Comment l’Iran s’appuie sur les chiites pour asseoir son influence régionale (Stanislas Poyet – Le Figaro)

INFOGRAPHIES – L’Iran a tissé au Moyen-Orient un réseau d’alliances avec des mouvements chiites disparates, unis davantage par le pragmatisme de la République islamique que par la religion.

En tuant Qassem Soleimani, les États-Unis ont décapité la politique d’influence régionale iranienne. Ce général, mythique aux yeux des Iraniens et de nombreux chiites, était le chef de la Force al-Qods, l’unité d’élite des gardiens de la révolution, et bras armé de l’Iran au Moyen-Orient.

En Iran, ses funérailles ont noirci la capitale des foules venues lui rendre hommage. Mais l’influence de ce militaire dépassait les frontières de son pays. En Irak, des milliers de chiites sont descendus dans la rue pour crier leur haine de l’Amérique, le Hezbollah libanais a mobilisé ses partisans, et même un chef (sunnite) du Hamas s’est déplacé en Iran pour célébrer la mémoire du dignitaire iranien.

Car Qassem Soleimani était l’architecte de la politique étrangère iranienne au Moyen-Orient. C’est lui qui coordonnait les milices, partis, soutiens en tout genre qui gravitent autour de l’Iran. Al-Qods fournit des armes, forme et conseille les formations alliées du giron iranien. Ce giron, parfois fantasmé comme une internationale chiite qui s’opposerait à un prétendu bloc sunnite, est en fait une galaxie d’organisations plus ou moins intégrées à la stratégie d’influence iranienne. Cette galaxie s’appuie essentiellement sur les groupes émanant des populations de confession chiite (environ 10% des musulmans dans le monde), mais pas uniquement.

Un «archipel d’alliés»

Dès 1979, le projet de la révolution iranienne et de la République qui en a découlé n’était pas confessionnel. L’Iran se voulait leader de l’unité islamique contre ses ennemis, à savoir l’occident et en premier chef, les États-Unis et Israël. Seulement, son opposition à l’Irak sunnite de Saddam Hussein et son soutien au régime alaouite d’Hafez al-Assad ont rapidement fait échouer le pari de panislamisme. L’Iran s’est alors replié sur un «ghetto chiite», selon l’expression du politologue Olivier Roy dans L’Échec de l’Islam politique, pour s’assurer un réseau d’alliances.

Aujourd’hui, l’essentiel des alliés de l’Iran confesse une profession de foi chiite. Le renversement de Saddam Hussein et la mise en place d’un pouvoir chiite, conjugué aux alliances anciennes avec le Hezbollah libanais et le régime alaouite de la famille Assad, ont conduit le roi Abdallah de Jordanie à dénoncer en 2004 l’influence d’un «croissant chiite» sous tutelle iranienne.

Seulement, ce concept aujourd’hui largement répandu, est majoritairement rejeté par les chercheurs. «J’ai toujours considéré qu’il ne tenait pas assez compte des particularismes politiques, sociaux, nationaux et mêmes religieux», expliquait au Figaro Vincent Eiffling, chercheur à l’Université Libre de Bruxelles. Les communautés chiites ne font pas bloc derrière l’Iran. En Irak, pays à 60% chiite, l’ayatollah al-Sistani représente la plus haute autorité religieuse du pays et propose une voix différente de celle du clergé iranien. Par ailleurs, le chiisme irakien est fortement mâtiné de nationalisme arabe, et nombre de mouvements chiites irakiens sont férocement anti Iran, à l’instar du mouvement sadriste du très populaire Moqtada al-Sadr.

Au «croissant chiite», le géographe Bernard Hourcade préfère donc le terme «archipel», qui exclut toute continuité territoriale et accentue le particularisme des soutiens. S’ils sont principalement chiites, ce n’est pas le facteur religieux qui prime. D’autant que ces soutiens sont aussi chrétiens en Arménie, et sunnites pour lesTadjiks d’Afghanistan et les Kurdes d’Irak.

Un char du Hezbollah libanais dans la région de Qalamoun en Syrie, en 2017.
Un char du Hezbollah libanais dans la région de Qalamoun en Syrie, en 2017. LOUAI BESHARA/AFP

Cet archipel agglomère différents acteurs, dont le degré d’intégration diffère. Forte de ses 130.000 missiles et roquettes et d’une milice aguerrie par son engagement en Syrie, le Hezbollah libanais constitue «le fleuron de cet archipel», selon Bernard Hourcade, dans un article du Monde diplomatique. Fondée en 1982 durant la guerre civile par les subsides iraniens, cette formation menace Israël.

En Irak, les milices du Hashd al-Chabbi et parmi elles les Kataëb Hezbollah sont le pendant irakiens du Hezbollah libanais (dont elle est une formation distincte). Cette milice est forte de 10.000 hommes déployés en Irak et en Syrie et directement sous les ordres des gardiens de la révolution. Son chef, Abou Mahdi al-Mouhandis, a d’ailleurs été tué avec Qassem Soleimani.

Dans le golfe, la puissance de frappe des alliés de l’Iran est bien plus faible, de même qu’en Afghanistan où la minorité chiite hazara constitue localement un allié marginal, tandis qu’au Yémen, souvent présenté comme le théâtre d’un affrontement sunnite-chiite, l’aide iranienne (en armement et en formation) semble mesurée, bien qu’en augmentation.

Une politique étrangère pragmatique

La politique étrangère de l’Iran est plus déterminée par ses soucis de préservation nationale et de défense de ses intérêts, que par une vocation à défendre les populations chiites. Si l’Iran a convoqué cette rhétorique, c’est avant tout pour mobiliser les masses, en Syrie notamment où l’intervention de la Force al-Qods (appuyées par le Hezbollah libanais, le Hezbollah irakien et des milices afghanes) a été officiellement justifiée par la défense des lieux saints du chiisme.

Certes nombres des milices pro-iraniennes affichent un alignement idéologique avec l’Iran dont ils reconnaissent la tutelle religieuse. Le Hezbollah libanais, comme les Kataëb Hezbollah irakiennes reconnaissent la doctrine du Velayat-e faqih – le gouvernement des doctes – développée par l’ayatollah Khomeini en Iran. Ce terme du droit musulman confère au clergé la primauté sur le pouvoir politique. Ces milices considèrent l’ayatollah Khamenei comme leur marja-e Taqlid – source d’inspiration – comme leur leader.

L’idéologie religieuse joue de moins en moins de rôle. Il s’agit avant tout d’une légitimation a posteriori de motivations qui sont en fait des calculs d’intérêts basiques

Laurence Louër, professeur associée à Science Po et spécialiste du chiisme

Seulement, pour Laurence Louër, professeur associée à Science Po et spécialiste du chiisme, «l’idéologie religieuse joue de moins en moins de rôle. Il s’agit avant tout d’une légitimation a posteriori de motivations qui sont en fait des calculs d’intérêts basiques».

Nombre de mouvements chiites aujourd’hui soutenus par l’Iran préexistaient à la République Islamique, comme en Afghanistan ou dans le golfe. Ces mouvements sollicitent l’aide iranienne pour se renforcer, et l’Iran y trouve des relais de sa politique étrangère. Pour Matteo Puxton, spécialiste des groupes islamistes, «l’Iran utilise des groupes locaux pour éviter de s’impliquer directement et à moindres frais. Ces milices sont les garants de sa politique d’influence régionale».

Cette politique étrangère constitue un investissement considérable pour le pays, que conteste de plus en plus la société iranienne qui attend des réformes internes. Seulement, pour Laurence Louër, «il faut relativiser cette question, la politique d’influence de l’Iran apporte aussi beaucoup d’opportunités économiques dans les pays concernés». Mais l’Iran serre donc la ceinture de ses alliés. Plusieurs d’entre elles disposent cependant de revenus en propres importants et semblent s’autofinancer, observe la chercheuse. Elle cite l’exemple de l’Irak, où les milices tiennent la frontière irako-syrienne, ses trafics et contrôlent de nombreux pans de l’économie.

2011, un tournant pour l’influence iranienne

Depuis 2011 l’Iran a acquis une influence régionale inégalée et ils sont devenus une puissance incontournable au Moyen-Orient. «En 2011, les choses changent, explique Laurence Louër. On n’est plus dans une politique défensive de sanctuarisation du territoire, les Iraniens saisissent les opportunités et veulent être une puissance régionale». Le retrait d’Irak d’une grande partie des troupes américaines en 2011 et la guerre contre Daech ont permis aux Iraniens d’investir les théâtres d’opérations syriens et irakiens, directement avec l’envoi de troupes de la Force al-Qods, et indirectement en s’appuyant sur ses proxies (le Hezbollah et les milices chiites irakiennes et afghanes notamment).

En Irak, les milices qui lui sont fidèles comme les Kataëb Hezbollah ou le mouvement Badr disposent d’une influence considérable. «Il s’agit d’un véritable État dans l’État», décrit la spécialiste de l’Irak Myriam Benraad à propos des Kataëb Hezbollah.

Les Kataëb Hezbollah, un «État dans l’État» irakien.
Les Kataëb Hezbollah, un «État dans l’État» irakien. AHMAD AL-RUBAYE/AFP

Ces milices sont totalement intégrées dans la stratégie régionale de l’Iran: les Kataëb Hezbollah contrôlent la frontière avec la Syrie assurant une liaison terrestre en l’Iran et la Syrie. Ce sont ces milices qui ont frappé les bases américaines de leurs roquettes et qui ont attaqué l’ambassade américaine fin décembre 2019. Pour le chercheur américain Michael Knights, ce sont ces Kataëb Hezbollah qui ont lancé les drones contre les deux stations de pompage saoudiennes le 14 mai dernier depuis leur base de Jurf al-Sakhr, dans la banlieue sud de Bagdad.

En ripostant à la mort de son général Qassem Soleimani par des frappes balistiques, tiré depuis son territoire, Téhéran a choisi d’endosser directement la responsabilité des frappes, sans s’appuyer sur ses proxies. La symbolique est forte, le programme balistique iranien est l’affaire des gardiens de la révolution, dont Soleimani était un commandant. Reste que les milices irakiennes ont elles aussi été touchées à la tête, Abou Mahdi al-Mouhandis, l’un des principaux chefs des Hachd al-Chaabi a été tué en même temps que Qassem Soleimani. Et les milices iraniennes entendent bien venger sa mort.