L’Iran « donne deux mois aux Européens pour tenir leurs promesses » (Louis Imbert – Le Monde)

Alors que Téhéran signale sa volonté de rejeter l’accord international sur le nucléaire, l’ancien ministre des affaires étrangères Kamal Kharrazi engage l’UE à s’opposer aux sanctions américaines.

L’Iran a cessé, le 8 mai, de respecter certaines de ses obligations dans le cadre de l’accord international sur son programme nucléaire, un an après que Washington s’en est retiré. Téhéran menace d’enrichir de l’uranium au-delà des taux imposés par l’accord dès le mois de juillet, si les autres signataires (France, Royaume-Uni, Allemagne, Chine et Russie) ne l’aident pas à résister aux sanctions américaines. De passage à Paris, Kamal Kharrazi, président du Conseil stratégique pour les relations extérieures, attaché au bureau du Guide suprême, Ali Khamenei, explique cette nouvelle posture.

Pourquoi menacez-vous de quitter l’accord sur le nucléaire ?

L’objectif, c’est la survie de l’accord nucléaire : nous voulons le préserver. Mais nous estimons que les pays européens n’ont pas tenu leurs promesses, et nous leur donnons deux mois pour le faire. Notre décision ne contrevient d’ailleurs pas à l’accord, qui prévoit que l’Iran puisse suspendre une partie de ses engagements, si ses partenaires ne respectent pas les leurs.

Que demandez-vous précisément aux Européens ?

L’Europe a créé un mécanisme [de troc], baptisé Instex, pour préserver ses relations commerciales avec l’Iran, malgré les sanctions bancaires américaines. Ce mécanisme a été enregistré en France, mais rien de plus n’a été fait. La « structure miroir » iranienne est pourtant prête, tous les responsables ont été nommés à Téhéran. Il nous semble que deux mois devraient suffire à lancer les premières transactions.

Les Européens ont cessé d’acheter du pétrole iranien et Instex ne vous permet d’acquérir que des biens « humanitaires ». Cela vous suffit-il ?

Des entreprises européennes peuvent encore acheter du pétrole. Certaines n’ont aucun intérêt aux Etats-Unis, elles ne craignent donc pas les sanctions. L’Italie et la Grèce ont cessé leurs achats alors même que les Etats-Unis leur avaient accordé des exemptions de sanctions [jusqu’au 2 mai] : cela montre qu’une telle décision est politique.

Les paiements, injectés dans Instex, devraient servir d’amorce pour les achats iraniens en Europe. Il a été dit qu’Instex serait utilisé dans un premier temps pour que l’Iran puisse acheter des médicaments et des produits alimentaires. Cela ne nous satisfait pas : nous pensons que ce mécanisme doit permettre toutes les formes de transactions.

Ce sont les entreprises elles-mêmes qui s’y refusent…

Alors pourquoi l’Europe n’exerce-t-elle aucune pression en retour sur les Etats-Unis ? Il faut qu’elle défende ses intérêts.

Votre allié chinois n’est-il pas lui aussi aux abonnés absents ?

La Chine a continué à acheter du pétrole, et elle nous a assuré qu’elle le ferait encore à l’avenir. Il y a mille et une façons d’effectuer des transactions pétrolières et de contourner les sanctions américaines.

Ne craignez-vous pas d’être une monnaie d’échange pour Pékin, occupé par ses propres négociations commerciales avec les Etats-Unis ?

Nous privilégions aujourd’hui nos relations économiques avec le continent asiatique plutôt qu’avec l’Occident. Mais cela ne signifie nullement que nous en soyons dépendants. Nous refusons de nous soumettre à l’influence d’une puissance, quelle qu’elle soit.

L’Etat iranien ne peut pas survivre sans les revenus du pétrole… Quel est le risque qu’un conflit finisse par éclater dans la région ?

Nous ne serons jamais les premiers à déclencher un conflit, mais si nos intérêts vitaux sont en danger, nous répondrons. A l’heure actuelle, nous payons un prix cher pour lutter contre le trafic de drogues [d’héroïne en provenance d’Afghanistan], à travers l’Iran, en direction de l’Europe. Nous empêchons aussi que des réfugiés des pays voisins n’empruntent nos routes pour se rendre en Europe. Si nous n’en avons plus les moyens, cela aura des conséquences sur la sécurité de l’Europe.

M. Trump a engagé les autorités iraniennes, le 10 mai, à l’« appeler » pour « faire affaire. Un deal honnête. » Pouvez-vous négocier avec Washington aujourd’hui ?

Si M. Trump souhaite réellement négocier, qu’il prouve d’abord que la parole donnée par le gouvernement américain lui importe. Il faudrait que les Etats-Unis reviennent dans l’accord nucléaire, qu’ils honorent leurs engagements. Comment pourrions-nous négocier avec quelqu’un qui est en train de renier la totalité des engagements internationaux des Etats-Unis ?

Paris s’inquiète cependant de vos progrès en matière de missiles balistiques. Seriez-vous prêts à négocier sur ce point ?

Si je vous demandais : pouvons-nous avoir un dialogue pour que je vienne vous arracher toutes vos dents, l’accepteriez-vous ? Les missiles, c’est le principal moyen de défense de l’Iran. Nous ne pouvons négocier là-dessus.