« Si l’Iran continue ses politiques agressives, il devra en payer le prix » (Madjid Zerrouky et Marc Semo – Le Monde)

Dans un entretien au « Monde », le ministre saoudien des affaires étrangères, Adel Al-Jubeir, revient sur la situation explosive dans le Golfe.

Le ministre saoudien des affaires étrangères, Adel Al-Jubeir, a rencontré à Paris le dimanche 23 juin son homologue français Jean-Yves Le Drian pour évoquer la situation dans le Golfe et la montée des tensions entre les Etats-Unis et l’Iran. Dans un entretien accordé au Monde, il a évoqué cette crise qui risque de déboucher sur un conflit direct entre Washington et Téhéran.

Pensez-vous qu’une guerre est possible dans le Golfe ?

Adel Al-Jubeir : J’espère que non. Nous avons dit que nous voulions éviter une guerre à tout prix, comme les Américains. Ce sont les Iraniens qui font le choix de l’escalade. Vous ne pouvez pas attaquer des navires dans le Golfe, vous ne pouvez pas attaquer des pipelines, vous ne pouvez pas fournir des missiles balistiques à des groupes terroristes comme les houthistes [les insurgés chiites en guerre contre le gouvernement yéménite] pour qu’ils s’en servent contre l’Arabie saoudite. Mais nous avons le devoir de riposter si nous sommes attaqués. Aujourd’hui, l’Iran est sous le coup de sévères sanctions économiques. Ces sanctions seront renforcées. Si l’Iran continue ses politiques agressives, il devra en payer le prix.

Que peut faire la France ?

Tout le monde veut éviter une guerre parce que les conséquences en seraient catastrophiques. Mais en même temps, tout le monde a pris conscience du fait que la politique iranienne doit changer et que Téhéran ne peut plus continuer comme cela. Nombre de pays ont tenté de délivrer ce message aux Iraniens. La France avec un envoyé ; le Japon avec son premier ministre. Mais que s’est-il passé ? Le jour où le premier ministre japonais s’est rendu en Iran, un tanker japonais a été attaqué. Ceci n’est pas le comportement d’un pays qui voudrait faire baisser la tension. Mais plus le monde parlera d’une même voix, plus le message qui parviendra à l’Iran sera puissant. Assez, c’est assez. Nous avons une cause et un effet. La cause, c’est l’agressivité iranienne. L’effet, c’est ce que le monde est en train de mettre en place aujourd’hui vis-à-vis de l’Iran. Cela s’arrêtera quand l’Iran changera de comportement.

Washington vous a-t-il prévenu de l’imminence d’une opération militaire, abandonnée quelques heures plus tard, ou l’avez-vous appris après, comme tout le monde ?

Je ne peux pas commenter des informations relatives à ce type d’opérations, mais nous sommes en consultation permanente avec les Etats-Unis et nos autres alliés.

L’accord sur le nucléaire iranien est-il mort ?

Cet accord était un mauvais accord, notamment parce que les limitations en matière d’enrichissement d’uranium deviendront caduques douze ans après sa signature en juillet 2015. Cela veut dire que l’Iran peut être en position d’avoir des capacités illimitées en matière d’enrichissement à cette date, et donc être à même de développer une capacité nucléaire très rapidement s’il en fait le choix. Nous étions opposés à cet accord sur ces bases-là. Nous pensons aussi que les inspections doivent être plus rigoureuses.

Mais le plus important est que cet accord n’a pas répondu à deux autres questions fondamentales. L’Iran a violé les résolutions du Conseil de sécurité [des Nations unies] en matière de développement de missiles balistiques et de prolifération balistique au profit d’organisations terroristes comme le Hezbollah[mouvement chiite libanais] et les houthistes. Et il y a ses volontés de déstabilisation et ses interférences dans la politique intérieure des pays de la région. Le nucléaire, les missiles et le terrorisme sont liés. Or cet accord ne répondait pas à deux de ces trois problématiques.

Pour changer le comportement de l’Iran et le forcer à devenir un pays normal, ces trois éléments doivent être mis sur la table ensemble. Quand le président Trump a annoncé son retrait de l’accord il y a un an, nous étions le premier pays à le soutenir.

N’est-ce pas un peu étrange, pour vous, d’être dans le même camp qu’Israël sur cette question ?

Je pense que cela montre bien à quel point cet accord était rejeté par tout le monde au Moyen-Orient : les Emiratis, les Bahreïnis… Tout le monde a applaudi le choix de M. Trump de s’en retirer. Nous voulons des actes, pas des mots. Nous avons discuté presque quarante ans avec l’Iran et cela ne nous a menés nulle part.

Que pensez-vous de l’attitude de la France, qui cherche à sauver cet accord ?

Si vous pouvez amender cet accord, le rendre plus efficace et faire en sorte d’être sûr que Téhéran n’aura jamais de capacité nucléaire, je pense que le président Trump vous soutiendra. Quand l’administration Trump est arrivée, elle a pris contact avec ses partenaires européens pour régler les défauts de cet accord. Mais les discussions ont été très lentes. Un an et demi plus tard, quand M. Trump a déclaré qu’il y en avait assez, il a également dit qu’il était prêt à discuter avec les Iraniens pour renégocier un meilleur accord. La réponse iranienne a été d’attaquer des tankers dans le Golfe…

Pensez-vous que les sanctions seront suffisantes pour convaincre les Iraniens de retourner à la table des négociations ?

Les sanctions qui ont été imposées à l’Iran sont extrêmement, extrêmement sévères. Ses exportations d’hydrocarbures se sont effondrées. Sa monnaie s’effondre, l’inflation s’envole. Les tensions à l’intérieur même du pays s’intensifient, et cela va empirer. Si l’Iran veut éviter d’autres sanctions, elle doit changer de politique. Tel est le message. Personne ne parle de changer le régime. Notre message aux Iraniens est : changez de politique et devenez un pays normal. Jusqu’ici, la mesure est du côté des Etats-Unis et de ses alliés, l’escalade est voulue par les Iraniens. Si l’Iran continue dans cette voie, le résultat sera une catastrophe.

Que répondez-vous aux accusations de l’enquête menée pour le compte de l’ONU par sa rapporteuse sur les exécutions extrajudiciaires, Agnès Callamard, sur l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi ?

Nous pensons qu’elle n’avait pas le mandat pour un tel rapport, et ce d’autant plus que d’entrée de jeu, son parti pris était celui d’une culpabilité de Riyad au plus haut niveau. De longue date elle a des positions négatives à l’encontre de l’Arabie saoudite. Ce rapport n’aura néanmoins, je crois, guère d‘effet car il se fonde sur des informations de presse et des témoignages anonymes. Il est en outre plein de contradictions et de contre-vérités, affirmant, par exemple, qu’il faut arrêter le procès, où sont jugés les 11 accusés, parce qu’il se déroule en secret. Or c’est faux : des représentants de pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, mais aussi de la Turquie et d’autres pays encore, ainsi que des ONG, assistent aux audiences.

Il s’agit d’un citoyen saoudien qui a été assassiné par d’autres ressortissants saoudiens agissant hors de toute fonction officielle dans des locaux saoudiens à l’étranger. Nous avons le droit et le devoir de mener ce processus judiciaire à son terme. Nous avons les capacités de juger ces accusés, dont cinq sont passibles de la peine de mort. Nous voulons que les responsables répondent de leur crime. Mais nous devons aussi faire en sorte que de telles choses ne puissent plus se reproduire, en faisant des changements dans le fonctionnement de nos services de sécurité.

Les critiques à l’encontre de l’Arabie saoudite sont toujours plus fortes dans les pays occidentaux. Pourquoi ?

C’est vrai, les opinions publiques occidentales nous demandent des comptes, notamment sur la guerre au Yémen, sur des questions intérieures ou sur les droits de l’homme. Il y a une part de responsabilité qui nous revient. Nous devons faire plus pour expliquer les défis auxquels nous avons à répondre, et ce qu’est notre vision de l’avenir de l’Arabie saoudite.

Et sur le conflit au Yémen ?

Les gens ont oublié que nous n’avons pas déclenché cette guerre qui avait commencé neuf mois avant notre intervention quand les rebelles houthistes se sont emparés de la capitale, Sanaa.

Regardons aussi ce qui s’est passé depuis, dans la conduite de la guerre, alors que nous avons essayé de limiter les dommages collatéraux. Les rebelles houthistes utilisent des enfants soldats et ils mettent des mines partout. Ils empêchent l’OMS de vacciner les Yéménites contre le choléra avec les vaccins que nous avons payés. Ils lancent des missiles – plus de 200 à ce jour – contre des villes saoudiennes. A cause de l’insécurité régnant dans les régions sous contrôle houthiste, le Programme alimentaire mondial des Nations Unies a renoncé aux distributions de vivres pour les populations civiles qui en ont désespérément besoin… Mais à chaque fois c’est nous, et nous seuls, que l’on blâme.

La suspension des exportations de matériel militaire pouvant servir au Yémen, décidée par exemple en Allemagne ou au Royaume-Uni, vous inquiète-t-elle ?

Ces décisions sont dictées à chaque fois par des impératifs de politique intérieure. Nous continuerons à acheter le matériel de défense le plus sophistiqué possible afin de protéger notre pays et notre peuple. Si un Etat ne veut pas nous le vendre, c’est son problème. Avec la France, nous avons de fortes relations de sécurité, de fortes relations économiques et une forte relation politique.

La conférence de Bahreïn pour favoriser les investissements dans les territoires palestiniens, qui se tient mardi 25 et mercredi 26 juin. N’est-elle pas un substitut à un véritable accord politique ?

Le but de cette conférence est d’améliorer les conditions de vie des Palestiniens, qui sont aux abois, et que les tensions vont ainsi se réduire. Cela ouvre un espace pour des négociations entre les dirigeants des deux camps. John Kerry, quand il était secrétaire d’Etat, avait compris cela. Cela n’est pas acheter la paix. Il ne s’agit en aucun cas de contraindre les Palestiniens à accepter un accord dont ils ne veulent pas et un lien du genre : vous acceptez ça et vous recevrez ça.

La résolution du conflit passe par un accord politique. Elle doit se baser sur l’initiative arabe de paix de 2002, et les résolutions de l’ONU, afin d’arriver à la création d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale. C’est notre position. C’est celle du monde musulman. C’est celle de la France et de l’Europe…

Mais ce n’est pas celle de l’administration Trump ?

Si le plan qui sera proposé par Washington ne plaît pas aux Palestiniens, ils le refuseront. Ce sont eux les premiers concernés et nous les soutiendrons, quelle que soit la décision qu’ils prendront.