L’Iran, « une cible privilégiée pour les groupes djihadistes »

Le Monde – Par  Farhad Khosrokhavar (Directeur d’études à l’EHESS)


Dans une tribune au « Monde », le sociologue Farhad Khosrokhavar, estime que les ingrédients sont présents pour des attaques terroristes au nom d’une version radicale du sunnisme.

TRIBUNE. Jusqu’à présent, l’Iran avait été relativement épargné par la vague du terrorisme au nom de l’islam radical qui a fait tant de morts en Irak, au Pakistan, en Turquie, en Afghanistan et dans bien d’autres pays musulmans.

Il n’en demeure pas moins que l’implication du pays en Syrie, en Irak, au Liban et de manière plus indirecte en Afghanistan et au Yémen en fait une cible privilégiée pour les groupes djihadistes, qui voient en lui le principal ennemi chiite – rafidhin – à abattre.

En Iran même, les sunnites, radicalisés en raison de la politique peu tolérante du pouvoir, notamment au Baloutchistan – une région partagée entre l’Iran, le Pakistan et l’Afghanistan
et une plaque tournante du commerce transnational de la drogue à base de l’opium –, mais aussi des Kurdes djihadistes à l’ouest du pays, rendent la constitution de ce type de groupe relativement aisée.

D’autant qu’il existe des cellules comme Joundallah, dont certains leaders ont été exécutés dans le passé par les autorités iraniennes, ou le Mouvement des partisans de l’Iran (Harakat Ansar Iran), ou encore l’Armée de la justice de l’Iran (Jaish AlAdl Iran).

Ethnicité baloutche, le sunnisme, une langue proche du pachtoune pour certaines tribus et les relations sociales structurées par le commerce extrêmement lucratif de l’opium et de l’héroïne sur une vaste échelle créent d’importantes poches de mafias, mais aussi d’opposition djihadiste au pouvoir en place, la dimension religieuse (sunnite radicale) et économique (mafieuse) allant souvent de pair.

Kurdes iraniens membres de l’EI

Les Kurdes djihadistes iraniens ont vu aussi leur importance croître ces dernières années. Des vidéos ont été distribuées par les Kurdes membres de l’organisation Etat islamique (EI) dénonçant l’Iran chiite comme la source de la division au sein du monde musulman.

Dans certaines d’entre elles, on exhorte les sunnites iraniens à lever l’étendard du djihad contre l’Iran religieusement déviant. Nombre d’Iraniens sunnites kurdes se sont radicalisés et sont allés rejoindre l’EI en Syrie, le Kurdistan iranien étant l’enjeu des propagandes de la part de cette organisation et aussi de l’ex-filière d’Al-Qaida, le Front Al-Nosra.

Autant dire que les ingrédients sont présents pour des attaques terroristes au nom d’une version radicale du sunnisme en Iran même. Les attentats du mercredi 7 juin se sont produits conjointement au Parlement et dans le mausolée de l’ayatollah Khomeyni, le fondateur de la République islamique, et ont fait au moins treize morts et des dizaines de blessés.

Même s’ils ne participent pas directement à ces tentatives d’attentat en Iran, l’Arabie saoudite et certains pays arabes de la région voient d’un bon œil l’Iran souffrir d’un mal dont il avait été plutôt épargné dans la dernière décennie, les seuls cas couronnés de succès étant l’élimination de physiciens par des Kurdes djihadistes iraniens sous l’instigation d’Israël, selon des sources américaines, en pleine crise du nucléaire, au début des années 2000.

Instabilité dans toute la région

Les dernières attaques revendiquées par l’EI à Téhéran se produisent à un moment où l’Iran a élu un président de l’aile modérée du pouvoir et qui cherche à trouver un modus vivendi avec les pays de la région, en dépit des dissensions majeures qui l’opposent à l’Arabie saoudite sur la Syrie, le Yémen, le Liban et le Hamas en Palestine.

La radicalisation politique de l’Arabie saoudite, qui tente de mettre au pas le Qatar, le seul pays de la région doté de médias plus ou moins libres (Al-Jazira) et qui défend une politique plus équilibrée vis-à-vis de l’Iran, mais aussi des Frères musulmans et du Hamas, est signe de cette intransigeance nouvelle qui vise à mettre au pas toute velléité d’ouverture politique à la suite des révolutions arabes.

La politique américaine, où un président inconstant et peu au fait des affaires de la région prend des positions immédiatement contredites ou surinterprétées par sa propre administration (notamment sur le Qatar), accentue l’instabilité au Moyen-Orient.

Elle donne de fausses espérances à certains pays, dont l’Arabie saoudite, au sujet de leur hégémonie sur une région qui se transforme progressivement en une poudrière.

L’exemple du Yémen, où l’intervention militaire de Riyad a exacerbé plutôt que résolu le conflit, la tension en Syrie entre les forces américaines et turques au sujet des Kurdes et le rapprochement entre l’Arabie saoudite, l’Egypte, les Emirats arabes unis et Israël contre l’Iran qui laisse encore plus en déshérence la question palestinienne présagent d’un sombre avenir : les effets du nouvel autoritarisme sunnite cumulé à l’action russo-iranienne en Syrie laissent ce pays en ruine.

Tensions intérieures entre conservateurs et modérés

Même à supposer la fin du conflit syrien dans un avenir lointain, l’instabilité y prévaudra au sein de frontières incertaines. Les Etats-Unis récoltent les bénéfices immédiats de leur massive vente d’armes à l’Arabie saoudite et aux Emirats, leur pétrole de schiste les rendant autonomes par rapport aux aléas de la région.

Par contre l’Europe, sans une politique moyen-orientale unifiée et sans capacité d’exercer collectivement une pression sur les différentes parties belligérantes, risque d’en subir les conséquences, notamment par l’augmentation du prix de l’or noir en cas de conflagration de la région.

Sur le front intérieur iranien, les conservateurs, qui cherchent à imposer un pouvoir théocratique pur et dur et à marginaliser, voire à réduire à l’impuissance le président réélu Hassan Rohani, vont tenter de tirer la sonnette d’alarme, tant en raison de la nouvelle politique saoudienne que du fait de la politique américaine où un président conservateur adopte frontalement une politique anti-iranienne à l’opposé de son prédécesseur Barack Obama, qui tentait de trouver un minimum de dialogue avec Téhéran.

Rohani risque d’être attaqué sur sa volonté d’une ouverture graduée du champ politique et culturel, se faisant déborder par les extrémistes qui voudraient surseoir à tout changement politique au nom de l’impératif de la défense nationale. L’aile dure de l’armée des pasdarans peut, à son tour, trouver des raisons supplémentaires pour dénoncer la politique de dénucléarisation de l’Iran qui n’a pas donné les résultats escomptés quant à l’ouverture du pays sur le marché mondial, en particulier en raison de la position hermétique des Etats-Unis à ce sujet.

L’axe franco-allemand doit prendre des initiatives

La polarisation de la région se fait dans l’ensemble au détriment de la timide démocratisation dont l’Iran et le Qatar sont, au sein d’une fraction politique de leurs pays respectifs, les représentants plus ou moins fragiles.

Désormais, les durs, encouragés par une politique américaine à courte vue, par la nouvelle tendance autoritaire dirigée par l’Arabie saoudite et par l’hégémonisme iranien en Syrie, ont le vent en poupe.

Le danger est l’éclatement d’une lutte armée dont personne ne saurait, une fois lancé, maîtriser les ressorts. Avec la mondialisation, ce type de conflit risquerait de s’exporter beaucoup plus aisément en Europe qu’en Amérique vu la continuité spatiale, la proximité géographique (nouvelle vague d’immigrés) et la présence des minorités diasporiques économiquement marginalisées (nouvelles formes de djihadisme) avec les pays européens.

Tout devrait être fait pour faire prévaloir une vision modérée entre des pays où la méfiance mutuelle rend désormais impossible un dialogue serein. Ce rôle qui incomberait normalement à la superpuissance américaine revient désormais à l’Europe, dont l’axe franco-allemand devrait prendre des initiatives. Mais celui-ci est loin d’être opérationnel en matière de politique étrangère, encore moins sur le Moyen-Orient.