L’Iran peut-il à son tour exercer une «pression maximale» sur les États-Unis et leurs alliés? (Thierry Oberlé – Le Figaro)

La tension est encore montée d’un cran dans le Golfe après l’attaque contre des installations pétrolières en Arabie saoudite. Dans la région, l’Iran et ses alliés disposent de solides atouts face à Riyad alors que Donald Trump, à un an de sa possible réélection, voit sa marge de manœuvre se réduire.

Les attaques de samedi dernier contre deux installations pétrolières saoudiennes représentent un coup très dur porté au Royaume. Qu’elles aient été menées au moyen de drones et/ou de missiles, elles mettent au jour la vulnérabilité d’un pays qui est pourtant le premier importateur au monde d’armements.

Aucune preuve impliquant formellement l’Iran ni ses milices alliées en Irak ou au Yémen n’a à ce jour été révélée mais Washington a mis en doute la revendication officielle des rebelles Houthis en pointant directement du doigt Téhéran. D’autres sources évoquent quant à elles la possibilité que ces attaques aient été lancées depuis l’Irak où sont présentes des milices chiites pro-iraniennes. «Qu’il s’agisse de l’un ou l’autre de ces scénarios, il est clair que l’Iran a montré sa capacité à prendre Riyad à la gorge. Et s’en prendre aux alliés des États-Unis demeure le meilleur moyen à disposition de Téhéran pour mettre la pression sur les intérêts de Washington au Moyen-Orient», commente Vincent Eiffling, chercheur à l’Université de Louvain et spécialiste de l’Iran.

● Une stratégie de représailles

En décembre 2018, le président iranien Hassan Rohani avait été explicitement clair: «Si, un jour, [les Américains] veulent nous empêcher d’exporter notre pétrole, alors il n’y aura plus de pétrole à exporter depuis le golfe Persique». Depuis, la stratégie américaine dite de «pressions maximales» contre l’Iran s’est accentuée, visant en premier lieu les exportations d’hydrocarbures de la République islamique, dont le budget dépend largement de ces ressources. Le 2 mai dernier, Washington met fin aux dérogations qui permettaient à huit pays – Chine, Corée du Sud, Grèce, Inde, Italie, Japon, Taïwan et Turquie – de continuer à acheter du pétrole à l’Iran. Pour Téhéran, c’est un véritable blocus que les Américains exercent grâce à leurs sanctions économiques et à l’extraterritorialité de leur droit.

● Le précédent du détroit d’Ormuz

Dans les semaines qui suivent, les menaces de Rohani prennent forme: durant l’été, des attaques attribuées au Gardiens de la Révolution iraniens visent des pétroliers tandis que d’autres navires sont saisis par Téhéran (inversement, les Britanniques saisissent un tanker iranien à Gibraltar). Le spectre d’une fermeture par les Iraniens du détroit d’Ormuz, par lequel transite un tiers du commerce mondial d’or noir, fait monter la pression. Dans le bras de fer qui oppose les États-Unis, les puissances sunnites du Golfe et Israël d’un côté, l’Iran de l’autre, les Émirats arabes unis sont les premiers à montrer des signes de fébrilité: à l’inverse des Saoudiens, les Émiratis font savoir à mi-mots – et via Oman, qui sert souvent de médiateur dans la région – qu’ils redoutent une conflagration régionale et appellent à une accalmie dans le Golfe.

● Après les Émirats, l’Arabie saoudite fébrile

Après la crise des tankers, l’attaque contre des installations pétrolières directement sur le territoire saoudien représente un nouveau seuil dans l’escalade. Cette fois-ci, ce pourrait être aux Saoudiens de faire profil bas face à la pression que l’Iran est en mesure d’exercer sur eux. Lundi, à l’inverse de Washington, le Royaume n’a pas accusé Téhéran d’être derrière l’incident. «L’Arabie saoudite soutiendrait une guerre entre les États-Unis et l’Iran si elle peut se cacher derrière Washington, mais pas une guerre où elle doit se placer en avant, car elle perdrait», analyse sur Twitter Joshua Landis, professeur associé à l’Université d’Oklahoma et spécialiste du Moyen-Orient. «A travers leur histoire et leur culture, les Iraniens se considèrent comme la seule véritable puissance naturelle et légitime au Moyen-Orient et considèrent au contraire les Saoudiens comme des parvenus», rappelle Vincent Eiffling.

● Pour Donald Trump, éviter une guerre par temps d’élections

Lors de ce nouveau moment de crise, les Saoudiens ont pu mesurer la frilosité de Donald Trump, qui s’est séparé récemment de son conseiller à la sécurité nationale, le très «va-t-en-guerre» John Bolton. «Trump ne va pas se lancer dans un conflit militaire alors qu’il s’est fait élire en 2016 en critiquant les guerres inutiles, notamment au Moyen-Orient. On ne peut exclure des frappes limitées contre Téhéran, mais qui auraient surtout une valeur symbolique», analyse Vincent Eiffling. Ce contexte électoral laisse aux Iraniens une certaine marge de manœuvre. Ils peuvent, à leur tour, exercer une «pression maximale» indirectement sur les États-Unis et directement sur les alliés des Américains. «C’est rondement mené: les Iraniens ne jouent pas seulement la montre, mais mettent la pression sur Washington. Ils ne sont pas fermés à toute négociation contrairement à ce qu’ils laissent entendre, mais veulent négocier dans des conditions qui leur soient le plus favorables», ajoute le chercheur belge.

Ce mardi, le guide suprême Ali Khamenei a exclu toute possibilité de négociation avec les États-Unis alors que le président américain ne ferme pas la porte à une rencontre avec son homologue iranien. «Donald Trump souhaiterait rééditer le modèle mis en oeuvre avec la Corée du Nord: exercer des pressions maximales puis organiser un grand sommet lui permettant de se mettre en avant et ainsi donner l’illusion d’une percée significative sans que rien de concret n’en sorte pour autant. Or le régime iranien ne veut pas donner cette satisfaction à un président américain qu’il exècre particulièrement», conclut Eiffling.