L’Inde accélère son rapprochement avec le Moyen-Orient

Longtemps prisonnière du conflit israélo-palestinien, la diplomatie indienne avance aujourd’hui ses pions dans la région en privilégiant les relations bilatérales dans un souci constant de neutralité, analyse le correspondant du « Monde » à New-Delhi.

Après avoir longtemps regardé vers l’Asie, New Delhi se tourne vers le Moyen-Orient. Après la visite en Inde du premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, au début de l’année, le premier ministre indien, Narendra Modi, s’est rendu à la mi-février à Oman, aux Emirats arabes unis et en Palestine. Puis il a reçu le président iranien, Hassan Rohani, pour une visite d’Etat, du 15 au 17 février.

La coopération entre l’Inde et Israël se révèle très prometteuse dans trois domaines : l’eau, l’agriculture et la défense

« L’Inde est engagée au Moyen-Orient comme jamais au cours des dernières décennies », déclarait, en janvier, l’ancien secrétaire aux affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar. Cet « engagement » est avant tout économique et stratégique. Il s’agit pour l’Inde de sécuriser ses approvisionnements énergétiques, de mieux protéger ses huit à neuf millions de migrants qui travaillent dans les pays du Golfe, et de sortir de l’encerclement chinois dans la région.

La diplomatie de New Delhi au Moyen-Orient a longtemps été prisonnière du conflit israélo-palestinien. L’Inde, qui voyait la création de l’Etat d’Israël comme un nouvel avatar de l’impérialisme occidental, ne l’a reconnu qu’en 1950, alors qu’elle fut le premier pays non arabe à accueillir un bureau de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), en 1975.

Mais, depuis que le conflit israélo-palestinien ne cristallise plus les tensions dans la région et que les relations entre les monarchies arabes sunnites et l’Etat hébreu se sont apaisées, l’Inde a accéléré son rapprochement avec ­Israël, commencé au début des années 2000. La coopération entre les deux pays se révèle très prometteuse dans trois domaines : l’eau, l’agriculture et la défense.

Partenaire-clé

Autre nouveau partenaire dans la région : l’Arabie saoudite. Depuis son élection en 2014, M. Modi s’est rendu à deux reprises à Riyad pour approfondir les relations avec un pays qui lui fournit le cinquième de ses approvisionnements en pétrole brut et accueille sur son sol 3 millions d’Indiens. L’Arabie saoudite était un allié de longue date du Pakistan. Mais le désengagement américain dans les pays du Golfe et la rivalité grandissante avec l’Iran poussent le royaume sunnite à chercher de nouveaux alliés, dont Delhi fait partie. L’Arabie saoudite est désormais un partenaire-clé de l’Inde dans la lutte contre le terrorisme. Les deux pays ont signé un mémorandum d’entente sur la coopération dans l’échange de renseignements sur le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.

Si l’Inde cherche à tout prix la neutralité dans la région, c’est qu’elle veut d’abord répondre à la menace de la présence chinoise dans l’océan Indien

Sur le plan économique, l’Inde ne se contente plus d’acheter des hydrocarbures dans les pays du Golfe. En janvier, un consortium de trois entreprises publiques a, pour la première fois, investi 600 millions de dollars (490 millions d’euros) dans l’exploitation d’un champ pétrolier des Emirats arabes unis. New Delhi avance ses pions en prenant garde à ne pas tomber dans le piège des rivalités régionales. D’où les visites de M. Modi en Palestine et l’accueil récent du président iranien.

Contrairement à l’Asie du Sud-Est, où l’Inde s’est greffée à de nombreuses organisations régionales, elle privilégie au Moyen-Orient les relations bilatérales, avec des partenariats bien distincts les uns des autres. Si elle cherche à tout prix la neutralité dans la région, c’est qu’elle veut d’abord répondre à la menace de la présence chinoise dans l’océan Indien.

A l’été 2017, Pékin a ouvert sa première base militaire dans la région, à Djibouti, et préparerait la construction d’une deuxième sur le littoral pakistanais. En novembre 2017, la ministre indienne de la défense, Nirmala Sitharaman, s’est inquiétée « des nations extrarégionales qui maintiennent une présence quasi permanente » dans l’océan Indien, une référence à peine voilée à la Chine. Lors de sa visite à Oman, M. Modi a obtenu le droit d’utiliser le port de Duqm, sur l’océan Indien, pour approvisionner les navires de sa marine.

Une route vers l’Asie centrale

Sa localisation est stratégique : Duqm se trouve non loin du détroit d’Ormouz, où transite le tiers du pétrole mondial, et n’est pas très éloigné du port pakistanais de Gwadar, l’une des étapes de la « route de la soie » chinoise. L’Inde va également renforcer sa présence militaire dans le nord de l’océan Indien en organisant, pour la première fois en mars, des exercices conjoints avec les forces navales des Emirats arabes unis.

L’Inde veut faire de l’Iran une porte d’entrée vers l’Afghanistan et l’Asie centrale

Si l’Inde renforce sa présence militaire dans le golfe d’Oman, c’est qu’elle veut faire de l’Iran une porte d’entrée vers l’Afghanistan et l’Asie centrale. Le Pakistan lui bloque l’accès, par voie terrestre, vers cette région. Et New Delhi refuse de rejoindre le projet chinois de « route de la soie » terrestre, qui empiète sur une partie pakistanaise du Cachemire, dont elle revendique la souveraineté. Face à cet axe est-ouest de la « route de la soie », l’Inde est en train d’aménager un axe sud-nord qui passe par le port de Chabahar, en Iran.

Lors de la visite de M. Rohani en Inde – la première d’un président iranien depuis dix ans –, les deux pays ont signé un accord de concession qui va permettre à des entreprises indiennes d’investir 85 millions de dollars dans l’aménagement d’une partie du port de Chabahar. L’Inde étudie également avec l’Iran l’aménagement du « corridor de transport nord-sud international » qui pourrait relier Bombay à l’Asie centrale et même l’Europe via le port iranien de Bandar Abbas.

Les pays du Golfe et du Moyen-Orient ne voient aucun problème à se rapprocher d’une Inde où la minorité musulmane est pourtant menacée par la montée du nationalisme hindou. M. Modi a inauguré aux Emirats arabes unis le chantier de construction du premier temple hindou. Et M. Rohani a qualifié l’Inde de « musée vivant de la coexistence pacifique entre religions ».