Le Liban se dote d’un gouvernement dans la violence (Sunniva Rose – Le Figaro)

L’exécutif dirigé par Hassan Diab, forgé sur la base des équilibres confessionnels, n’enchante guère les manifestants.

Malgré la pluie, une odeur de plastique brûlé flottait mercredi matin au-dessus du centre-ville de Beyrouth. La veille, de l’aube au coucher de soleil, les forces de l’ordre et des milliers de manifestants s’y étaient violemment affrontés. En vain, ces derniers ont tenté d’empêcher les députés d’accéder au Parlement pour voter la confiance au gouvernement. La police antiémeute et l’armée les attendaient, maniant matraques, gaz lacrymogènes, et canons à eau.

Au final, 63 députés sur 84 présents – et 128 au total – ont donné leur feu vert au gouvernement. «C’est très peu», souligne l’analyste politique Sami Nader. «D’habitude, les votes de confiance reçoivent le soutien de 90 à 100 députés.» Certains ont dû se faufiler parmi les manifestants en scooter, tandis qu’un député, Salim Saadé, a été brièvement hospitalisé après avoir été frappé à la tête.

Nous savons qu’ils ont triché pour se réélire eux-mêmes

Un manifestant

Rejetée au début du mouvement de contestation né le 17 octobre dernier, la violence parmi les manifestants s’est banalisée. Mardi, des jeunes au visage cagoulé ont incendié le siège d’une banque locale. Cachées derrière les blocs de béton érigés pour protéger les routes menant au Parlement, les forces de l’ordre ont répliqué avec de grandes quantités de gaz lacrymogène. Un peu plus loin, d’autres contestataires cassaient de grosses pierres à la main pour les placer sur la route et bloquer le passage aux députés. En début de soirée, l’armée et la police antiémeute ont réussi à vider le centre-ville, au prix de près de 400 blessés.

«Pas de confiance»

Venus des quatre coins du Liban, des centaines de manifestants avaient passé la nuit de lundi à mardi dans un parking, sur des matelas à même le sol, malgré la vague de froid qui s’est abattue sur la région. «Ce n’était pas très confortable, mais on fait ce qu’on peut pour tenter de réparer le pays», commente Awad Jadi, un jeune venu de Tripoli, grande ville du nord du pays. Comme les autres manifestants, il ne se sent pas représenté par le gouvernement. «Nous savons qu’ils ont triché pour se réélire eux-mêmes», s’indigne Wissam Daou, portant une grande banderole rouge sur laquelle il avait écrit: «Pas de confiance».

Annoncé le 21 janvier, le gouvernement de l’obscur professeur d’université Hassan Diab n’a répondu qu’en partie aux demandes des manifestants. Certes, ses ministres sont inconnus du grand public. Mais ils ont été choisis par les partis traditionnels selon leurs affinités politiques et leur appartenance religieuse afin de respecter le partage confessionnel du pouvoir. Cette tradition, ancrée dans l’ADN du pays aux 18 groupes religieux depuis son indépendance en 1943, est rejetée par les manifestants.

Croulant sous une dette de 81 milliards d’euros – plus de 150% de son PIB -, le Liban s’enfonce dans une crise économique sans issue claire. La monnaie locale a perdu environ 50% de sa valeur sur le marché noir. Même l’ancien président du Parlement, Hussein el-Husseini, 83 ans, est sorti de sa réserve mercredi pour tirer à boulets rouges sur son successeur, l’inamovible c. Dans le journal an-Nahar, il a comparé l’élite politique à «un gang qui a volé une banque» et «n’est pas d’accord sur le partage du butin». Le gouvernement table sur une intervention de la communauté internationale. Selon Reuters, il va demander une assistance technique au FMI. Mais les experts sont pessimistes.

«Dans les dîners en ville, on s’amuse à dire que le gouvernement est un gouvernement PPP, pour “passera pas le printemps”», ironise Karim Bitar, directeur de l’Institut des sciences politiques de l’université Saint-Joseph à Beyrouth.