Le Liban reste paralysé par ses imbroglios politiques (Georges Malbrunot – Le Figaro)

Alors que, dans leur majorité, les réfugiés syriens ne veulent pas rentrer chez eux, les factions politiques sont incapables de s’entendre pour former un gouvernement

Près de trois mois après les élections législatives, le Liban reste sans gouvernement. Entre factions politiques, les tractations s’éternisent. «Et cela ne devrait pas déboucher rapidement», confie un expert étranger à Beyrouth. «Chaque camp refuse de céder, ajoute cet observateur, les Druzes derrière Walid Joumblatt, certains chrétiens avec Samir Geagea et d’autres chrétiens autour de Gebran Bassil, le gendre du président de la République, Michel Aoun».

La normalisation tant attendue de la vie politique et institutionnelle se fait avec les mêmes figures. Malgré un recul de sa popularité, constaté lors du scrutin de mai, Saad Hariri (sunnite) demeure premier ministre. L’inamovible Nabih Berri (chiite) s’arc-boute depuis vingt-six ans à la présidence du Parlement et, à 83 ans, le chrétien Michel Aoun siège à la présidence de la République.

«On a toujours trois heures de coupure d’électricité chaque jour. Et encore, on a les moyens de se procurer un générateur, mais cela coûte 100 dollars par mois. Ce que ne peuvent pas s’offrir toutes les familles»

Zeinab, habitante de Beyrouth

Cette reconduction du personnel politique alimente une colère sourde parmi la population, qui dénonce de plus en plus vigoureusement l’impéritie de ses dirigeants. Absence de l’État, coupures d’électricité, corruption permanente: les motifs de grogne ne manquent pas. «On a toujours trois heures de coupure d’électricité chaque jour, peste Zeinab, une habitante de Beyrouth, jointe par téléphone. Et encore, chez moi, on a les moyens de se procurer un générateur, mais cela nous coûte 100 dollars chaque mois. Ce que ne peuvent pas s’offrir toutes les familles.»

«Des Libanais se sont rendu compte qu’avec les aides fournies par les ONG et les Nations unies aux camps de réfugiés syriens, certains déplacés vivent mieux qu’eux»

Bérénice Khattar, chercheuse

Face à l’incapacité de l’État à offrir les services les plus élémentaires à sa population, à Zahlé, dans le centre du pays, un ingénieur particulièrement inventif a réussi, lui, à fournir de l’électricité 24 heures sur 24 aux habitants, non sans avoir contourné «le gang des générateurs» qui s’engraisse sur cette pénurie.

«Aujourd’hui, à Beyrouth, beaucoup se disent: mais qu’est-ce qu’on attend pour en faire autant?», reconnaît Zeinab. Des jeunes couples, de leur côté, enragent contre la fermeture soudaine d’une banque – la Banque de l’Habitat – qui octroyait à des taux d’intérêt avantageux des prêts d’accession à la propriété.

La présence de plus de 1 million de réfugiés syriensdans un pays qui compte 4 millions d’habitants alimente également les tensions. «Des Libanais se sont rendu compte qu’avec les aides fournies par les ONG et les Nations unies aux camps de réfugiés syriens, dans la plaine de la Bekaa notamment, certains déplacés vivent mieux que les Libanais eux-mêmes», constate la chercheuse Bérénice Khattar.

Allié au Hezbollah chiite qui défend le pouvoir de Bachar el-Assad en Syrie, le président Aoun est déterminé à organiser le retour du plus grand nombre de déplacés syriens, sans attendre l’aval des Nations unies qui sont réticentes à soutenir ce processus avant un règlement politique de la guerre en Syrie.

En avril, le pays du Cèdre a obtenu, sous forme de prêts et de dons, 11 milliards de dollars lors d’une conférence internationale organisée par la France. Mais sans réformes structurelles et sectorielles, les bailleurs de fonds internationaux seront réticents à concrétiser leurs promesses.

Mesures répressives

Alors qu’en Syrie la tension monte entre le Hezbollah pro-iranien et Israël, l’ONU s’est récemment inquiétée de l’impasse politique au Liban, appelant ce pays à former «rapidement» un gouvernement. Face à ce vide institutionnel, les services de sécurité sont sur les dents, comme en témoignent les interpellations récurrentes de militants actifs sur les réseaux sociaux. Mi-juillet, six activistes ont été brièvement arrêtés par le bureau de lutte contre la cybercriminalité. L’un d’eux avait fait assumer au président Aoun la responsabilité de la détérioration des conditions socio-économiques. Deux autres avaient tourné en dérision un «miracle» attribué à l’un des saints de l’Église maronite.

Face à l’augmentation de ces mesures répressives, plusieurs centaines de citoyens ont organisé la semaine dernière un sit-in dans le centre-ville de Beyrouth pour dénoncer «le recul sans précédent de la liberté d’expression et du niveau général des libertés».