Au Liban, le mur israélien de la discorde

La barrière érigée par l’État hébreu pour se protéger du Hezbollah pourrait empiéter sur des zones contestées.

À l’extrême sud du Liban, à quelques kilomètres de la plage de Naqoura, l’une des plus belles du pays, Israël a commencé à construire un mur derrière la barrière grillagée qui longe la frontière. Composé de blocs de béton alignés, d’environ 7 mètres de haut et 500 mètres de long, il s’arrête à quelques mètres de la mer. Le chantier, silencieux malgré le passage de quelques Jeep côté israélien, semble aujourd’hui à l’arrêt. Impossible de s’approcher de trop près des petites balises bleues installées par les Nations unies pour délimiter la frontière provisoire (la «ligne bleue») entre les deux pays depuis le retrait israélien en 2000. La zone n’est pas entièrement déminée.

«Une violation de notre souveraineté»

Une source gouvernementale libanaise

Israël a décidé la construction de cette «barrière de protection» après les menaces du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, de lancer des actions offensives en direction de la Galilée lors d’une éventuelle guerre avec l’Etat hébreu. Des informations contradictoires circulent sur la longueur finale du mur, mais, selon la presse libanaise, il est censé longer la «ligne bleue» jusqu’à Chebaa, à plus de 80 kilomètres au nord de Naqoura. Problème: le Liban conteste 13 points le long de cette frontière. «Israël peut construire un mur aussi grand que celui des Chinois tant qu’il ne se trouve pas sur l’un de ces points. Sinon, nous réagirons, car c’est une violation de notre souveraineté», indique une source gouvernementale, sans préciser comment le Liban compte s’y opposer.

Hassan Nasrallah, le chef du parti chiite pro-iranien contre lequel Israël s’est livré à une guerre d’un mois en 2006, soutient cette position. «Je dis à Israël: prenez les avertissements très au sérieux. Le Liban sera uni derrière l’État et l’armée pour empêcher toute action de l’ennemi», a-t-il déclaré fin janvier, selon al-Akhbar, quotidien libanais proche du Parti de Dieu. Pour l’instant, la première partie du mur a été érigée le 8 février dans une zone non contestée par le Liban, selon la Finul (Force intérimaire des Nations unies au Liban). Les autorités israéliennes n’ont pas commenté sa construction, mais il semble qu’elles aient l’intention de la continuer. «Des travaux d’excavation ont eu lieu pour préparer la suite du mur», précise Andrea Tenenti, porte-parole de la Finul. Coïncidence ou non, sa construction a eu lieu la veille de la signature du premier accord d’exploration de gaz libanais dans une zone maritime également disputée par le Liban et Israël.

Deux pays en guerre

Pour tenter de maintenir le calme le long de la «ligne bleue», les réunions entre représentants des armées libanaise et israélienne, organisées une fois par mois depuis 2006 sous l’égide de la Finul, se sont intensifiées. «Les deux pays sont prêts à maintenir une cessation des hostilités», assure Andrea Tenenti, sans donner plus d’informations sur le contenu de ces réunions.

En 2010, un affrontement plus au nord de la frontière avait fait quatre morts. Trois ans plus tard, plusieurs incidents ont eu lieu dans la région de Naqoura, dont une explosion qui a blessé quatre soldats israéliens.

«Qu’ils construisent un mur, c’est leur problème. Moi, je préfère continuer à vendre mes falafels»

Un habitant d’Alma Chaab

Le sous-secrétaire d’État américain chargé des affaires du Proche-Orient, David Satterfield, tente également une médiation entre les deux pays. Le 23 février, le président de la République libanaise, Michel Aoun, a réclamé un arbitrage international pour régler la dispute. Pour l’heure, les soldats qui campent dans la zone militaire de Naqoura regardent le mur avec indifférence.

«Parfois, les Israéliens nous insultent en arabe, mais nous n’avons pas le droit de répondre», s’esclaffe un agent des services de renseignement de l’armée qui accompagne les journalistes. Les deux pays sont officiellement en guerre, et la loi libanaise interdit tout contact avec l’État hébreu. Une antenne radio de plusieurs dizaines de mètres de haut dépasse le mur côté israélien. «Ils écoutent toute notre conversation», s’amuse l’agent libanais. Également visible, une caméra d’observation a été installée.

À quelques kilomètres de la zone militaire, dans le village chrétien d’Alma Chaab, les habitants affichent leur résignation. «Qu’ils construisent un mur, c’est leur problème. Moi, je préfère continuer à vendre mes falafels», maugrée Jean Hanna, qui tient un petit restaurant.

En 2012, Israël a construit un premier mur de 2 kilomètres le long de la frontière au niveau du village libanais de Kfar Kila, qui surplombe Metoula, en Galilée. À l’époque, le Liban ne s’y était pas opposé. Côté libanais, le mur est aujourd’hui recouvert de dessins pro-Hezbollah signés des élèves d’écoles de la région et de photos de «martyrs». «C’est mon oncle», souffle, fier, un jeune homme de Kfar Kila, en pointant du doigt la photo de l’un d’entre eux, un trentenaire à la moustache fine. À côté, une petite stèle remercie l’Iran d’avoir financé la construction d’une route longue de 80 kilomètres.