Liban: le Hezbollah mis à la diète par une chute de l’aide iranienne (Georges Malbrunot – Le Figaro)

Asphyxié par les sanctions américaines, Téhéran a réduit de moitié ses transferts d’argent à la milice chiite libanaise. Les salaires de ses membres ont été amputés. Sa base sociale est ciblée dans l’espoir qu’elle se retourne contre son tout-puissant chef, Hassan Nasrallah.

Hussein est dans la nasse. Le salaire de ce sympathisant du Hezbollah a été amputé des deux tiers, et pour boucler ses fins de mois, il a dû vendre un bien immobilier. Mais les banques libanaises, soumises à d’intenses pressions américaines, refusent le cash, fruit de sa transaction.

«C’est dur, répète-t-il lors d’un entretien à Beyrouth (1), il y a beaucoup moins d’argent, car l’Iran donne moins au Hezbollah. Avant, l’argent coulait abondamment, même pour les employés de sa branche médiatique, comme moi. Maintenant, je ne suis pas le seul à souffrir, la chaîne de télévision al-Manar a licencié trente personnes.»

Les très sévères sanctions imposées depuis un an par Donald Trump à l’Iran, qui n’exporte plus que 500.000 barils de pétrole chaque jour, font mal aux relais de la république islamique au Moyen-Orient. «Et même le joyau de la couronne, le Hezbollah, le plus aguerri de ces relais iraniens, est touché, on ne le dote plus comme avant. C’est dire», constate un diplomate qui suit de près le dossier.

L’Administration Trump a décidé d’assécher ses autres sources de revenus. Les transferts bancaires en provenance de diamantaires libanais d’Anvers et de la diaspora chiite d’Afrique, sont surveillés

Il y a six mois encore, les transferts en cash, qui arrivaient de Téhéran à l’aéroport de Beyrouth sur des vols Iran Air ou Mahan Air, étaient compris entre 70 et 80 millions de dollars chaque mois, selon des estimations américaines et françaises. Ces versements n’atteindraient plus désormais que la moitié environ, soit 40 millions, selon une source française informée.

La milice chiite libanaise se retrouve au pain sec, contrainte d’adopter des mesures d’austérité. Les salaires versés à ses militaires (entre 600 et 1.200 dollars), dont un grand nombre sont rentrés de Syrie, auraient été réduits de 50%, de même que pour les permanents du «Parti de Dieu». Même les indemnités versées aux familles des «martyrs» tombés en Syrie ont été rognées. Quant au recrutement, il ne se fait plus qu’en contrat à durée déterminée.

Au-delà de l’Iran, qui fournit les deux tiers environ du budget de la milice chiite, l’Administration Trump a décidé d’assécher ses autres sources de revenus. Les transferts bancaires en provenance de diamantaires libanais d’Anvers, mais surtout de la diaspora chiite d’Afrique, sont désormais strictement surveillés. De même que les sites Internet pour collecter des dons, et les stations-service, implantées dans son fief du sud du Liban.

Aux quatre coins de la planète, la chasse aux financiers de la formation pro-iranienne est ouverte. Deux de ses bailleurs de fonds ont été arrêtés au Paraguay. Un autre, Kassim Tajideen, recherché par les États-Unis depuis 2010, à la tête de nombreux investissements en Afrique, a été interpellé en 2017 à l’aéroport de Casablanca, puis remis aux services américains, qui le détiennent depuis. «Il a dû passer un mauvais moment, sauf s’il a parlé sur les circuits financiers du Hezbollah», confie le diplomate. Depuis, «plus aucun financier du Hezbollah ne sort du Liban», ajoute Ali, un proche de la mouvance chiite. Car «d’autres à Beyrouth, soucieux de préserver leurs affaires aux États-Unis, se sont mis à table».

Régime de terreur imposé aux banques

Washington a encore durci le régime de terreur imposé aux banques libanaises pour rejeter tout argent ou client lié au «Parti de Dieu». «Cela va très loin, confirme un banquier, qui souhaite rester anonyme. Une banque a fait fermer les comptes d’un avocat chrétien maronite parce qu’il avait perçu des honoraires après avoir défendu des militants du Hezbollah. Idem pour un cardiologue, pas chiite non plus, qui pratique à l’hôpital al-Rassoul de la banlieue sud de Beyrouth, une des œuvres sociales du Hezbollah.»

Dans cette traque de l’argent du Hezbollah, Riad Salamé, le gouverneur de la banque centrale, est dans l’œil du cyclone. Il y a quelques années, une note des services de renseignements français, à laquelle Le Figaroa eu accès, soupçonnait son établissement de «participer au financement du Hezbollah». Après la fermeture de la Lebanese Canadian Bank, accusée par les États-Unis de blanchir l’argent du Hezbollah en 2011, des agents américains ont fait une descente matinale à la Banque centrale, exigeant la fermeture de plus de deux cents comptes suspects. «Riad Salamé a dû s’exécuter pour protéger les finances du pays, et aujourd’hui encore, il le fait», reconnaît Hikmat, un industriel proche du Hezbollah.

En mal de financement, la milice chiite a placardé, le long des artères de Beyrouth, des appels aux dons.
En mal de financement, la milice chiite a placardé, le long des artères de Beyrouth, des appels aux dons. – Crédits photo : Hussein Malla/AP

Depuis, ajoute-t-il, «les Américains ont exigé que des agents soient présents au comité de lutte contre le blanchiment de la banque centrale, les serveurs informatiques de celle-ci ont été placés aux États-Unis, et ils ont exigé le recrutement dans chaque branche de la moindre banque commerciale d’un responsable chargé de vérifier l’origine des transferts de fonds». Mais au Liban, le Hezbollah, qui dispose de plus de 130.000 missiles prêts à viser Israël, est incontournable. Le premier vice-gouverneur de la banque centrale, Raed Charafeddine, est un proche du mouvement chiite. «Et dans les négociations qui ont suivi les pressions américaines sur les banques s’est tenue une réunion très technique entre Riad Salamé et le Hezbollah pour donner à la banque centrale un droit de veto sur la fermeture des comptes», tempère le banquier.

«Le Hezbollah est un mouvement révolutionnaire, il n’a pas de compte en banque. Il y a beaucoup de moyens de contourner les sanctions»

Hussein Hajj Hassan, ancien ministre libanais de l’Industrie

À l’image de son chef, Hassan Nasrallah, le Hezbollah ne cache pas ses difficultés financières. Dans la rue Hamra, cœur battant de Beyrouth, des kiosques collecteurs de dons ont été installés pendant le mois de ramadan. Mais les officiels interrogés assurent que leur mouvement saura une nouvelle fois trouver la parade. Dans son bureau, l’ancien ministre de l’Industrie, Hussein Hajj Hassan, fait un signe de la main, simulant le transport des valises d’argent qui leur parviennent encore. «L’Iran va surmonter les difficultés, dit-il. Quant au Hezbollah, c’est un mouvement révolutionnaire, il n’a pas de compte en banque. Je suis sur la liste noire américaine en tant que membre du Hezbollah, cela ne m’empêchait pas d’aller en Espagne et en Autriche quand j’étais ministre. Pourquoi voulez-vous que j’ouvre un compte auprès d’une banque libanaise? Il y a beaucoup de moyens de contourner les sanctions», ajoute-t-il. Le Hezbollah se serait lancé dans le financement sécurisé via le réseau Blockchain.

L’efficacité réelle de cette tentative d’asphyxie reste à démontrer, comme le souligne le banquier libanais précité. «Les États-Unis ont sanctionné deux bureaux de change, l’un près de la banlieue sud à Beyrouth, l’autre à Saïda. Une semaine après, j’ai appelé l’un de ces bureaux de change: j’ai une encaisse en livres libanaises, j’aimerais bien la changer discrètement en dollars, est-ce qu’on peut faire affaire? Le bureau était ouvert, il fonctionnait et son responsable m’a répondu: venez quand vous voulez!»

Les banquiers qui feraient du zèle ont été avertis. «On ne les laissera pas être les petits informateurs des Américains», met en garde un expert proche du Hezbollah. Tous gardent en mémoire la mésaventure du patron de la Blom Bank, Naaman Azhari, qui se vantait d’appliquer les directives américaines: une bombe fut posée, en juin 2016, non loin de sa voiture, garée devant le siège de son établissement.

Conscients de ces lacunes, Donald Trump et son équipe ont décidé de frapper désormais la base sociale du Hezbollah, afin qu’elle se retourne contre ses dirigeants. Un scénario identique à l’arsenal de mesures imposées à l’Iran. Outre des hôpitaux comme al-Rassoul, des centres liés à la Fondation du martyr ou à l’association caritative Emdad – citée dans la note des renseignements français – auraient vu leurs comptes fermés. Mais là encore, tempère le banquier, «des petites banques proches de la communauté chiite et n’ayant pas d’intérêts aux États-Unis peuvent les accueillir».

Investir les rouages de l’État

Face à cet étranglement, le Hezbollah a renforcé son contrôle sur les points d’entrée des importations au port et à l’aéroport de Beyrouth. Il cherche également à augmenter les contributions au mouvement, qu’il s’agisse des particuliers – via l’impôt révolutionnaire – ou des entreprises, comme les stations-service El-Amanah, dans le Sud, dont les recettes sont quasi exclusivement en cash, donc sans comptabilité, un avantage pour échapper aux contrôles américains. Au-delà, «le parti a tenu une réunion stratégique à l’automne dernier qui a décidé d’investir davantage les rouages de l’État pour répondre aux demandes de la population», confie un diplomate à Beyrouth. «Le Hezbollah est sous la pression de son propre électorat. Allez prendre des garçons, les envoyer au front syrien, mais ne pas être capable de fournir de l’électricité à leurs familles, cela crée des problèmes», résume ce diplomate.

Malgré des signes de grogne chez les partisans de la formation chiite, rien ne dit qu’une révolte de la base soit proche, surtout dans un contexte d’affrontement contre Daech, son ennemi juré

Dans le dernier gouvernement formé en janvier, le parti a arraché plusieurs ministères, dont celui de la Santé, attribué au docteur Jamil Jabak. «Un des enjeux pour le Hezbollah est de pouvoir nourrir ses ONG, en particulier celles liées à la Santé, selon le diplomate. Mais pour l’instant, ajoute-t-il, leur investissement dans l’appareil de l’État ne leur a pas rapporté d’argent. D’autant que les États-Unis, hostiles à ce que l’État libanais devienne un outil de redistribution au profit du Hezbollah, ont mis la pression sur le nouveau ministre de la Santé. Si ce dernier essaie d’irriguer le parti, il passera plutôt par des subventions déguisées à des associations, dirigées par des hommes de paille.»

Malgré certains signes de grogne chez les partisans de la formation chiite, rien ne dit qu’une révolte de la base soit proche, surtout dans un contexte d’affrontement contre Daech, son ennemi juré, la mouvance sunnite djihadiste. Mais, pour l’Administration américaine, ces sanctions doivent contraindre le Hezbollah à mettre un terme à sa «régionalisation», c’est-à-dire son action déstabilisante en Syrie et au Yémen, notamment. «Le Hezbollah n’est pas forcément contre, reconnaît un officiel libanais non membre de la formation chiite, mais un tel repli ne peut pas se faire si, en même temps, Donald Trump cherche à écraser l’Iran. Or c’est ce qui se passe actuellement.» Bref, le mouvement chiite n’est pas encore soumis. Au Liban, comme hors de ses frontières.

(1) Les prénoms de certaines sources ont été changés.