Liban: le Hezbollah fragilisé par la révolte (Sunniva Rose – Le Figaro)

Le puissant parti chiite, qui soutient le gouvernement face aux manifestants, n’échappe pas à la colère de la rue.

Dans un vacarme assourdissant, des centaines de jeunes surexcités à moto brandissant le drapeau jaune du Hezbollah ont pris d’assaut les rues de la banlieue sud de Beyrouth de Haret Hreik, fief du parti chiite, vendredi soir. Poings en l’air, hurlant leur allégeance au parti, ils sont venus soutenir leur chef, Hassan Nasrallah. «Nous sommes à ton service, Nasrallah», scandaient-ils alors que la nuit tombait sur le pays, secoué depuis mi-octobre par des manifestations antigouvernementales. Dans un discours très attendu, Hassan Nasrallah s’est opposé à la démission du gouvernement et aux élections anticipées réclamées par les manifestants dans tout le Liban, y compris dans le Sud à majorité chiite.

Déclenchées par une proposition de taxer un service d’appel gratuit en ligne, WhatsApp, les manifestations ciblent la classe politique au pouvoir, dont fait partie le Hezbollah, incapable de fournir des services de base, comme l’électricité 24 h/24, depuis la fin de la guerre civile en 1990. Pour apaiser la colère populaire, Hassan Nasrallah a promis d’intensifier la lutte contre la corruption tout en agitant le spectre d’un retour à la guerre civile. Selon lui, des manifestants demanderaient la carte d’identité, et donc la religion, de personnes souhaitant passer les nombreux barrages routiers. «Ce n’est plus un mouvement spontané», a-t-il déclaré, pointant du doigt des «partis» et «forces politiques» qui financeraient les manifestants pour détruire le Hezbollah, milice surarmée elle-même soutenue par l’Iran.

Certains manifestants sont payés par des ambassades pour prendre une revanche contre le Hezbollah qui s’oppose à Israël, aux États-Unis et aux pays du Golfe

Mohamed, enseignant

Avenue Hadi Nasrallah, du nom du fils du chef du Hezbollah mort dans des combats avec Israël, de jeunes couples de la classe moyenne chiite assistaient en famille à la démonstration de force des partisans du groupe, reprenant mot pour mot le discours de leur leader. «S’il a dit que les manifestations vont à l’encontre des intérêts du pays, alors nous suivons ses ordres», confie Miriam, journaliste pour le site d’informations en ligne du Hezbollah, al-Ahed.

Ici, les théories du complot de Hassan Nasrallah ont convaincu. «Certains manifestants ont beaucoup d’argent, éduquent leurs enfants à l’étranger et sont payés par des ambassades pour prendre une revanche contre le Hezbollah qui s’oppose à Israël, aux États-Unis et aux pays du Golfe», renchérit son mari, Mohamed, enseignant.

Au centre-ville de Beyrouth, où convergent les manifestants depuis le 17 octobre, Rayan Kibbeh, 26 ans et au chômage, rétorque: «Tout le monde sait que nos dirigeants travaillent ensemble pour nous diviser.» «Il peut dire ce qu’il veut, mais nous sommes toujours là, il n’est pas notre chef», abonde Christine Kharrat, 28 ans.

Si les manifestations ont mis le Hezbollah sur la défensive, c’est parce que le groupe a beaucoup à perdre du rejet massif du système de gouvernance confessionnel basé sur un consensus entre les partis politiques, eux-mêmes issus des différents groupes religieux du pays. «Tous les partis en tirent profit. C’est une menace existentielle pour eux», analyse Maha Yahya, directrice du centre Moyen-Orient de Carnegie.

Les observateurs estiment que le nombre de manifestants est compris entre 1 et 2 millions de personnes lors des pics, soit environ un tiers du pays. Il n’existe pas de chiffres officiels. Dimanche, des dizaines de milliers de Libanais ont réussi à former une chaîne humaine ininterrompue du nord au sud du pays dans un acte symbolique montrant l’unité des manifestants mobilisés contre la classe politique.

«Dégagisme» ambiant

Même si Hassan Nasrallah reste largement intouchable, les manifestations ont révélé que la perception de son parti commence à changer. Héros de la «résistance» contre Israël à ses débuts dans les années 1980, le groupe s’est institutionnalisé au fil du temps. Représenté au Parlement depuis 1992 et au gouvernement depuis 2005, le Hezbollah ressemble aujourd’hui aux autres partis accusés d’insensibilité à la souffrance d’un peuple rongé par les inégalités sociales et économiques. «Sans parler d’une révolte contre le Hezbollah, des fissures commencent à apparaître dans son soutien», observe Maha Yahya. «Les Libanais font la différence entre son identité de protecteur contre Israël et son rôle de parti politique comme les autres», continue-t-elle.

Brisant un puissant tabou, les télévisions libanaises ont diffusé des opinions critiques de manifestants chiites contre le Hezbollah. De jeunes hommes se réclamant du parti ont réagi avec violence, attaquant des manifestants à Beyrouth et détournant leur slogan réclamant la démission des élites politiques, «tous, ça veut dire tous», pour y ajouter: «Et Nasrallah est le plus honorable d’entre eux.» Ceux qui osé leur répondre que «Nasrallah est l’un d’entre eux» se sont fait violenter. Le Hezbollah a rejeté toute affiliation avec ces hommes, mais l’image du parti est écornée.

Mais en défendant mordicus le gouvernement, le Hezbollah, d’habitude si prompt à défendre les « opprimés », va perdre, à terme, de sa crédibilité

Dans le sud du pays, à Tyr et Nabatieh, des manifestants ont aussi été la cible de la colère de partisans d’Amal, un allié chiite du Hezbollah, qui se sont sentis ciblés par le «dégagisme» ambiant. Depuis, les manifestants dans le Sud veillent à ne pas nommer d’hommes politiques lorsqu’ils critiquent le gouvernement. «À Beyrouth, les manifestants sont protégés par leur nombre, ici nous sommes au maximum 2000 personnes et tout le monde se connaît», confiait un jeune manifestant la semaine dernière à Nabatieh.

À Tyr, les déçus du dernier discours de Hassan Nasrallah ont fait profil bas. «C’est un sujet un peu sensible, euphémise Mohammed Ezzedine, entrepreneur dans la construction de 47 ans très présent aux manifestations. Son discours n’a pas plu à tout le monde, mais ils n’iront pas jusqu’à l’insulter. Les gens n’ont pas de problème avec lui, mais ils n’aiment pas son entourage: les ministres, les députés et ses partisans qui attaquent les manifestants à Beyrouth.»

Mais en défendant mordicus le gouvernement, le Hezbollah, d’habitude si prompt à défendre les «opprimés», va perdre, à terme, de sa crédibilité, met en garde Mohannad Hage Ali, auteur d’un livre sur le groupe chiite. «Même s’il continue à refuser des élections anticipées, qui changeraient le visage du Parlement d’aujourd’hui, le Hezbollah devra sûrement se résoudre à accepter a minima un remaniement du gouvernement», suggéré jeudi par le président, veut-il croire.