Au Liban, le Hezbollah cherche à s’adapter aux sanctions américaines (Laure Stephan – Le Monde)

Les mesures qui frappent le parti chiite et son parrain iranien compliquent son financement, mais renforcent son assise populaire.

Dans son petit atelier, Mohamed a accroché au mur les photographies de ses deux fils morts en combattant en Syrie dans les rangs du Hezbollah, aux côtés des troupes de Bachar Al-Assad. A peine a-t-il prononcé leurs noms qu’il tourne le dos pour étouffer un sanglot. « La douleur est toujours intacte », dit-il. Ali (tous les prénoms ont été modifiés), l’aîné, est mort à 32 ans, en 2013 à Qoussair, une bataille importante de la guerre en Syrie, qui a permis la reprise du contrôle de la frontière syro-libanaise par le régime. Abbas, lui, est mort à 22 ans, en 2014.

Mohamed vit à Baalbek, une ville de la plaine de la Bekaa, dans l’est du Liban, connue pour son somptueux site antique autant que pour être un fief du Hezbollah. Il donne peu de détails sur les raisons de l’engagement de ses fils dans la branche armée du parti chiite, représenté dans les institutions politiques libanaises. Mais pour lui comme pour d’autres sympathisants du mouvement à Baalbek, le Hezbollah est celui qui a consolidé la position de la communauté chiite au Liban.

« Pression maximale »

Chaque mois, la veuve de son fils aîné reçoit 700 dollars (614 euros), explique Mohamed, et la scolarité de ses petites-filles est prise en charge par le Hezbollah, comme les soins médicaux de l’ensemble de la famille. Le parti gère d’ailleurs un hôpital à Baalbek. Il y a quelques années, Mohamed a aussi pu « prier » pour ses fils, en pèlerinage dans les lieux saints chiites en Iran. Rien, dans tout cela, qui ait atténué la tristesse : « Aucun père ne veut voir son enfant mourir au combat. »Mais il voit dans ce soutien « sans faille » la marque de la fidélité du Hezbollah.

L’assistance financière accordée par le mouvement aux familles de « martyrs » morts en servant le Hezbollah, ou aux blessés, a considérablement augmenté avec la guerre en Syrie, où ses miliciens épaulent le camp de Bachar Al-Assad. Son succès militaire s’est accompagné de lourdes pertes humaines. Bien peu, à Baalbek, croient que le soutien aux familles puisse diminuer, malgré les sanctions financières qui pèsent contre l’Iran – son parrain – et le Hezbollah lui-même.

Mardi 13 novembre, Washington a annoncé de nouvelles mesures à l’encontre du mouvement libanais, qui s’est imposé comme un acteur non étatique régional au fur et à mesure de sa participation à la guerre en Syrie. Parmi elles, l’inscription sur la liste des « terroristes mondiaux » de Jawad Nasrallah, fils du chef du Hezbollah. Par sa « campagne de pression maximale » contre l’Iran et son allié à Beyrouth, l’administration américaine entend couper le soutien de Téhéran aux groupes qu’elle classe comme « terroristes », tels le Hamas palestinien ou le Hezbollah.

Des responsables américains estiment que l’Iran transfère 700 millions de dollars (614 millions d’euros) par an au « parti de Dieu », contre 200 millions avant la guerre en Syrie. Cette somme servirait, entre autres, à couvrir ses entreprises militaires dans le pays en ruine.

Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, très influent dans le monde chiite, a reconnu en septembre que sa formation « fait l’objet de pressions ». A plusieurs reprises, il a affirmé que son organisation n’a pas recours aux banques libanaises, sommées de respecter les décisions américaines pour se maintenir dans le système financier international.

Les tirelires bleues

Si le Hezbollah dispose d’autres circuits, reste que les sanctions qui le touchent lui ou l’Iran vont compliquer son financement. Fin octobre, Donald Trump a signé un texte de loi qui élargit les restrictions déjà adoptées en 2015 : entré en vigueur, il place sur liste noire tout individu, entité ou Etat qui apporterait des fonds au Hezbollah et aux organismes qui lui sont affiliés. Washington escompte bloquer les transferts provenant de la diaspora chiite libanaise, ou de figures chiites dans le Golfe.

Par le passé, le Hezbollah a déjà dû composer avec les sanctions contre l’Iran. Mais les restrictions sont cette fois plus sévères. Rien ne filtre sur la stratégie adoptée pour contenir les dépenses. Dans la Bekaa, des sources affirment toutefois que le Hezbollah, qui envoie ses combattants en Syrie selon un système de rotations, n’engagerait plus de nouvelles recrues sur ce front.

Dans les commerces de Baalbek, ville à majorité chiite, les « tirelires bleues » restent bien présentes. Ces boîtes en métal servent, avec les dons récoltés, à financer des projets sociaux du « parti de Dieu ». Chez les critiques comme chez les sympathisants du mouvement, le sentiment est partagé que les sanctions ne font que rapprocher le Hezbollah de sa base populaire. Dans la ville, des habitants avaient pourtant exprimé leur ras-le-bol avant les élections législatives du printemps, face à la médiocrité des infrastructures et au marasme économique. Contrecoup de la crise syrienne, le chômage et la pauvreté ont augmenté dans la Bekaa. Ce mécontentement n’avait pas empêché le succès électoral de l’allié de Téhéran.

« Beaucoup de gens critiquent le Hezbollah pour le délabrement des services publics – qu’ont fait ses députés ? –, mais ils soutiennent le parti dans sa lutte contre Israël, qu’ils perçoivent comme une menace, et les sanctions américaines sont vues comme la suite de la guerre de Washington contre le Hezbollah, au bénéfice de son allié israélien », commente Moustapha, un enseignant de Baalbek. Lui qui aspire à des réformes sociétales prédit, à regret, que, dans ce contexte de pressions accrues à l’encontre du Hezbollah, « les voix discordantes [au sein de la communauté] vont avoir encore plus de difficultés à se faire entendre ».