Le Liban craint les sanctions contre la Syrie (Sunniva Rose – Le Figaro)

Votée à Washington, la loi César visant les transactions avec le régime de Damas déstabilise le pays du Cèdre.

La loi César, par laquelle les États-Unis visent tous ceux qui apportent un «soutien substantiel» au gouvernement syrien, en particulier les hommes d’affaires tentés d’investir dans la reconstruction du pays ravagé par la guerre civile, a déjà des répercussions au Liban. Bien qu’aucun Libanais n’ait fait partie du premier groupe de sanctions publié le 17 juin, il est probable que certains d’entre eux soient inclus dans les prochaines listes attendues cet été, selon Mouaz Moustafa, directeur de la Syrian Emergency Task Force, une ONG syro-américaine. «Il est évident qu’il y a bien trop de gens au Liban proches du régime d’Assad», avance celui qui a travaillé sur la loi César, sans donner de noms.

Outre le Hezbollah, le parti du président Michel Aoun appelle régulièrement à la normalisation des relations entre Beyrouth et Damas. L’ambassadrice américaine au Liban a récemment déclaré que les sanctions pourraient viser des alliés du Hezbollah «issus d’autres communautés», c’est-à-dire des chrétiens ou des musulmans sunnites. Mais comment quantifier la notion de «soutien substantiel» à la Syrie, introduite par la loi César? La question taraude les banquiers libanais, dont de nombreux clients travaillent entre les deux pays.

«Une marge d’interprétation»

«En ce moment, les services de conformité de toutes les banques libanaises examinent les comptes de leurs clients syriens», confie un banquier. Une réaction qui rappelle de mauvais souvenirs. Après le durcissement des sanctions américaines contre le régime de Bachar al-Assad au début de la guerre en 2011, certaines banques libanaises avaient arbitrairement fermé les comptes de clients syriens. Dans la loi César, «il existe une marge d’interprétation entre où commence la collaboration avec le régime syrien, et où elle s’arrête. Les gens ont peur», souligne un économiste libanais. Même si toutes les banques libanaises ne vont pas jusqu’à fermer les comptes de leurs clients syriens, elles se distancient le plus possible de Damas, où elles ont souvent des intérêts depuis des décennies.

En 2004, la banque Bemo a ainsi cofondé la première banque privée syrienne, la banque Bemo Saudi Fransi (BBSF), dans le cadre d’un vaste programme de libéralisation de l’économie lancé par Bachar al-Assad. Aujourd’hui, elle détient 22 % des parts de la BBSF. Selon Riad Obegi, PDG de la Bemo, celle-ci donnera bientôt procuration à un comité de trois personnes «indépendantes» (des Syriens non affiliés à la banque) pour décider à sa place en tant qu’actionnaire dans l’assemblée générale de la BBSF. La banque Bemo n’aura ainsi plus aucun contrôle sur les décisions de la BBSF, confie Riad Obegi, lui-même d’origine syrienne, dans son bureau à Beyrouth.

Les banques libanaises ont tendance à respecter les sanctions américaines, car les conséquences pour celles qui n’obtempèrent pas sont sévères.

Les banques libanaises ont tendance à respecter les sanctions américaines, car les conséquences pour celles qui n’obtempèrent pas sont sévères. Deux d’entre elles, considérées par les États-Unis comme trop proches du Hezbollah, l’allié libanais le plus important de Damas, ont dû fermer depuis 2011.

Le secrétaire général du parti chiite, Hassan Nasrallah, a beau inviter les Libanais à «se diriger plus à l’est» pour contrer la loi César, ses exhortations convainquent peu. «Ce que Hassan Nasrallah propose (…) est un partenariat entre trois entités peu ou prou en faillite: l’État libanais, l’État syrien et la République islamique d’Iran», argumente Élie Fayad dans les colonnes du quotidien libanais L’Orient-Le Jour.

Dévaluation de la monnaie locale

Les crises économiques, syrienne et libanaise, sont étroitement liées. Lorsque les banques libanaises ont limité les retraits en dollars auprès du grand public, en novembre dernier, elles ont aussi coupé l’accès des Syriens à leur argent entreposé au Liban, où ils détiennent près d’un cinquième des dépôts, selon Riad Obegi. En parallèle à la mise en place de la loi César, la banque centrale syrienne a dévalué la monnaie locale de près de 45 %, tandis que la valeur de la livre libanaise a chuté d’environ 80 % sur le marché noir depuis octobre.

Autre conséquence de la loi: l’augmentation des transactions en liquide, peu traçables par les services de renseignements américains. Couplée avec les crises financières qui secouent les deux pays, cette circulation a accéléré «l’effondrement» du taux de bancarisation dans les deux pays, s’inquiète Riad Obegi.

Rien de nouveau, ricane un homme d’affaires libanais. «Les entrepreneurs libanais sont habitués à l’économie de guerre», souligne-t-il, en référence à la guerre civile libanaise (1975-1990). «Nous allons simplement y retourner, et ça voudra dire qu’on fera tout en cash.»