Le Liban cherche du gaz en eaux troubles

Total a signé un contrat pour explorer, avec Eni et Novatek, les gisements offshore libanais. Israël convoite la zone.

«Il faut avoir à l’esprit qu’une attaque peut arriver n’importe quand, donc il faut toujours être prêt.» Maroun Jreich, jeune lieutenant de la marine libanaise, patrouille plusieurs fois par semaine les eaux territoriales, quelques centaines de mètres au-dessus d’importants gisements de gaz et de pétrole. Source de tensions dans une région déjà en conflit, l’exploration des hydrocarbures offshore libanais à la frontière israélienne est au cœur d’une violente querelle diplomatique entre les deux pays. La tension a été ravivée par la signature officielle, vendredi dernier, des contrats d’exploration entre le Liban et un consortium pétrolier mené par Total, et appuyé par l’italien Eni et le russe Novatek.

Célébrée en grande pompe à Beyrouth, cette signature lance l’exploration de deux blocs, l’un au nord (no 4) et l’autre au sud du pays (no 9). Les premiers forages devraient débuter dès 2019. Mais une petite partie du bloc 9 (8 %) se trouve dans une zone maritime de 860 km2 que se disputent le Liban et Israël. Fin janvier, le ministre de la Défense israélien, Avigdor Lieberman, dénonçait une «provocation». «Des compagnies respectables», qui ont participé à l’appel d’offres, «commettent, à mon avis, une grave erreur», a-t-il ajouté.

Les futures plateformes gazières et pétrolières sont des cibles faciles, et leur sécurité devra être assurée par l’armée

Des propos auxquels le ministre de l’Énergie libanais, César Abi Khalil, a répondu lors de la cérémonie de signature des contrats: «L’ennemi israélien tente d’attaquer notre droit souverain dans nos eaux territoriales. L’exploration du bloc 9 aura lieu, tout comme celle du bloc 4.» Diplomate, Stéphane Michel, directeur de Total exploration production pour le Moyen-Orient, a indiqué vouloir cibler la zone nord du bloc 9, «à 25 km de la frontière» disputée. D’où l’inquiétude du lieutenant Jreich et du capitaine du navire de patrouille, le lieutenant Amro. Les futures plateformes gazières et pétrolières sont des cibles faciles, et leur sécurité devra être assurée par l’armée. «La région est hostile avec, d’une part, des groupes terroristes en Syrie et, d’autre part, les forces israéliennes, qui pourraient tous deux attaquer les plateformes», souligne le lieutenant Amro.

Casse-tête pour exporter

Mais d’ici à ce que l’armée soit obligée d’intervenir pour protéger des plateformes gazières, plusieurs conditions doivent être remplies. D’abord, les forages doivent être concluants. «Globalement, le taux de réussite des forages atteint environ 30 %, et peut être moins que cela dans des eaux profondes, ce qui est le cas au Liban», souligne Mona Sukkarieh, cofondatrice du cabinet Middle East Strategic Perspectives. Si les forages sont fructueux, le Liban doit trouver un marché pour les gisements découverts. Walid Nasr, président de l’Autorité de l’énergie, un organisme rattaché au ministère de l’Énergie, assure que la priorité reste le marché local libanais et son approvisionnement en électricité. Quotidiennes, les coupures d’électricité durent trois heures par jour dans les beaux quartiers de Beyrouth, et peuvent atteindre dix-huit heures en dehors de la capitale.

«Le Liban peut facilement se connecter au gazoduc arabe qui relie le Liban à la Syrie et l’Égypte»

Walid Nasr, président de l’Autorité de l’énergie

Mais le Liban ne compte qu’environ 5 millions d’habitants. Limité, le marché local pourrait ne pas justifier à lui seul l’extraction, très coûteuse, des ressources. Pour les acheminer vers des marchés extérieurs, le Liban devra se doter d’une infrastructure adéquate: soit par gazoduc, soit par navire méthanier après liquéfaction.

«Le Liban peut facilement se connecter au gazoduc arabe qui relie le Liban à la Syrie et l’Égypte», affirme Walid Nasr. Mais la Syrie est ravagée par une guerre civile sanglante depuis sept ans, et les sabotages des gazoducs dans le Sinaï égyptien se sont multipliés ces dernières années. Plus coûteuse, l’option de l’exportation par méthanier ne se justifierait que si les découvertes sont assez importantes, souligne Mona Sukkarieh.

Selon elle, les coûts de développement des gisements pourraient être modérés si les pays de la région s’accordaient sur un partage des infrastructures. «La découverte la semaine dernière d’importantes réserves sous-marines de gaz au large de Chypre, à environ 80 km de l’immense gisement de Zohr, en Égypte, relance le débat autour de la coopération régionale dans le domaine du gaz. Eni, à l’origine de la découverte, pourrait être tenté de liquéfier le gaz chypriote en Égypte», où existe une usine de liquéfaction, actuellement fermée faute de gaz.Ce schéma pourrait, à terme, s’appliquer au Liban. Mais la région reste sous tension comme en témoigne l’incident de vendredi. La marine turque a bloqué un navire plateforme de la compagnie italienne Saipem affrété par Eni, qui se dirigeait vers le bloc 3 des eaux chypriotes pour mener une campagne de forage. La Turquie qui occupe la partie nord de Chypre depuis 1974 ne reconnaît ni la partie sud de l’île, État membre de la zone euro, ni, a fortiori, son droit à exploiter du gaz.