Les liaisons dangereuses de Nétanyahou avec les médias

Le premier ministre israélien, accusé d’avoir corrompu la presse, a toujours eu des relations ambiguës avec le 4e pouvoir.

Une relation aussi passionnelle ne pouvait sans doute que mal finir. Benyamin Nétanyahou, dont les médias unanimes encouragèrent il y a trente ans l’ascension météorique, vacille aujourd’hui pour avoir voulu trop les étreindre. Mardi 13 février, la police a recommandé l’inculpation du premier ministre israélien pour corruption dans une enquête sur le marchandage engagé avec le propriétaire du grand quotidien Yedioth Ahronoth, dans l’espoir d’obtenir une couverture plus favorable.

Un de ses proches collaborateurs vient par ailleurs de se constituer témoin à charge dans un dossier distinct. Shlomo Filber, qui fut durant près de deux ans le directeur général du ministère de la Communication, est soupçonné d’avoir abusivement attribué des avantages réglementaires à l’opérateur de télécommunication Bezeq. Lequel, en contrepartie, aurait mis le site d’information Walla au service du premier ministre et de son épouse.

«Nétanyahou est depuis longtemps convaincu qu’il est indispensable d’avoir le contrôle de certains grands médias pour rester au pouvoir»

Aviv Buchinsky, ancien porte-parole du premier ministre israélien

Benyamin Nétanyahou, comme à son habitude, a balayé ces accusations et dénoncé une «chasse aux sorcières». Les médias, qui distillent chaque jour de nouvelles révélations, auraient juré sa perte et seraient prêts à tous les mensonges pour l’abattre. Bien avant que Donald Trump en fasse un thème de campagne, le premier ministre israélien a perçu la défiance d’une large partie de l’opinion envers les journalistes et saisi tout le parti qu’il pouvait en tirer.

Mais cette stratégie de rupture ne l’a jamais empêché, en coulisses, de tisser sa toile en direction des grands organes de presse publics et privés. «Nétanyahou est depuis longtemps convaincu qu’il est indispensable d’avoir le contrôle de certains grands médias pour rester au pouvoir», confie son ancien porte-parole, Aviv Buchinsky. D’autres observateurs, tel le journaliste de Maariv Ben Caspit, évoquent une véritable «obsession».

Confidences distillées en off

Au milieu des années 1980, Benyamin Nétanyahou fut parmi les premiers hommes politiques israéliens à mesurer l’importance des médias de masse. Il réside alors à New York, où il occupe le poste de représentant permanent auprès des Nations unies, et assiste à la montée en puissance des grandes chaînes américaines. L’ambitieux trentenaire porte beau, s’exprime dans un anglais parfait et manie ces «punchlines» dont la télévision raffole.

En 1986, le livre qu’il vient de consacrer à la lutte contre le terrorisme reçoit les honneurs du magazine Time et il multiplie les interventions en direct. Une telle visibilité surprend les journalistes israéliens en poste aux États-Unis, qui se délectent de ses confidences distillées en off et admirent l’efficacité avec laquelle il défend les positions de l’État hébreu. «C’est à cette époque que la presse est tombée amoureuse de lui», se souvient le journaliste Anshel Pfeffer, auteur d’une récente biographie (1).

«Rien ne semblait pouvoir lui résister. Le revirement, brutal et unanime, n’en fut pour lui que plus traumatisant»

Anshel Pfeffer, journaliste et auteur d’une biographie de Benyamin Nétanyahou

La lune de miel durera près de dix ans. À son retour au pays, Benyamin Nétanyahou entre au Likoud et s’impose comme l’étoile montante de sa génération. Feignant d’ignorer que l’exercice est traditionnellement réservé aux responsables de tout premier plan, il décroche le grand portrait publié par le supplément hebdomadaire du Yedioth Ahronot, s’invite à la prestigieuse interview du jeudi soir sur la chaîne publique et pique même la curiosité de la presse féminine.

En 1992, alors que la droite vient de s’incliner face à Yitzhak Rabin, «Bibi» se lance à la conquête du parti. À l’américaine, il fait établir une liste informatisée des militants et organise une campagne d’appels téléphoniques pour maximiser ses chances. «Rien ne semblait alors pouvoir lui résister, se souvient Anshel Pfeffer. Le revirement, brutal et unanime, n’en fut pour lui que plus traumatisant.»

En pleine campagne interne, le vif intérêt porté par la presse à des soupçons d’infidélité conjugale qu’il a lui-même rendus publics dans l’espoir de les étouffer envoie une première alerte. Mais c’est à l’annonce des accords d’Oslo que Benyamin Nétanyahou sent véritablement le vent tourner. Hostile à un processus qui a pour but d’aboutir à la création d’un État palestinien, le nouveau chef du Likoud voit les médias se détourner de lui du jour au lendemain. Une atmosphère d’euphorie souffle alors sur le pays, qui veut croire à une paix si longtemps attendue et n’a que faire des mises en garde formulées par la droite. «Il y eut quelque chose d’un peu injuste dans la façon dont Bibi fut évincé du débat public comme un vulgaire pisse-vinaigre alors qu’il incarnait après tout une frange de l’opinion israélienne», commente Anshel Pfeffer.

Un rédacteur en chef contacté 230 fois

Marginalisé, Nétanyahou n’est pas au bout de ses peines. Après l’assassinat d’Yitzhak Rabin, le 4 novembre 1995, par un jeune extrémiste juif, il est publiquement mis en accusation. La gauche, appuyée par une large partie de la presse, lui reproche d’avoir pris part à des manifestations anti-Oslo dans lesquelles Rabin a été caricaturé en nazi et où ont été scandés des appels au meurtre. «Il a bien tenté de se défendre, mais personne ne voulait l’entendre, témoigne l’un de ses anciens directeurs de la communication, Yoaz Hendel, et c’est alors qu’il s’est mis à voir les médias comme des ennemis.»

Sa victoire de justesse face à Shimon Peres, début 1996, ne le console qu’à moitié. Trois ans plus tard, il tiendra la presse pour seule responsable de sa défaite face à Ehud Barak. «Il est ainsi arrivé à la conclusion qu’il lui fallait prendre le contrôle d’au moins une partie des médias, poursuit Yoaz Hendel, pour contourner ce qu’il percevait comme de l’hostilité irrationnelle.»

«Tous les politiciens parlent aux éditeurs et aux journalistes»

Benyamin Nétanyahou

En 2007, le milliardaire américain Sheldon Adelsonlance le quotidien gratuit Israël Hayom, qui fait ouvertement campagne pour Benyamin Nétanyahou et fragilise les autres titres. Le chef du Likoud, réélu premier ministre en 2009, assure n’avoir aucun contrôle sur le journal. Mais le journaliste Raviv Drucker a révélé l’an dernier que le premier ministre en a contacté le rédacteur en chef à plus de 230 reprises et le propriétaire 117 fois entre 2012 et 2015. «Tous les politiciens parlent aux éditeurs et aux journalistes», a balayé Nétanyahou.

En 2014, le premier ministre a secrètement offert au propriétaire du quotidien Yedioth Ahronoth de mettre fin à la distribution gratuite d’Israel Hayom en contrepartie d’une couverture plus favorable. «Je te parle de réduire le niveau d’hostilité à mon encontre de 9,5 à 7,5», l’entend-on dire sur un enregistrement saisi par la police. La négociation a finalement capoté mais Nétanyahou, qui s’est longtemps réservé le portefeuille de la Communication, n’a pas renoncé à discipliner la presse.

Selon une enquête publiée jeudi par le journal économique The Marker, il est intervenu dans l’organisation ou le fonctionnement de treize médias écrits et audiovisuels depuis son retour au pouvoir. «Cet activisme, sourit Anshel Pfeffer, n’a pas vraiment apaisé le syndrome de stress post-traumatique contracté à l’époque d’Oslo.» Ces dernières années, Benyamin Nétanyahou a d’ailleurs pris l’habitude de s’adresser directement au public via les réseaux sociaux plutôt que dans la presse.