L’Europe unie pour défendre l’accord nucléaire iranien

Le Figaro – Par Isabelle Lasserre – Publié le 11/01/2018

Donald Trump pourrait décider, vendredi, d’imposer de nouvelles sanctions contre l’Iran, qu’il accuse de contourner ses obligations.

Si la crise des migrants la scinde, si la Russie la divise, l’accord sur le nucléaire iranien, une fois n’est pas coutume, la rassemble. Face au franc-tireur Donald Trump et à sa tentation de réimposer des sanctions économiques contre l’Iran, l’Europe s’est portée au secours de l’accord sur le nucléaire signé en juillet 2015 entre la communauté internationale et Téhéran après des années de laborieuses négociations. «C’est un accord robuste à une crise de prolifération majeure. Il garantit pendant dix ans que le programme iranien ne sera pas détourné à des fins militaires», commente Philippe Errera, directeur général des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère de la Défense, à l’occasion d’un débat organisé par l’Ifri.

La Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et l’UE ont lancé un appel commun aux États-Unis, exhortant Donald Trump à préserver ce compromis qui selon Federica Mogherini, la chef de la diplomatie européenne, «rend le monde plus sûr et empêche une course à l’armement nucléaire potentielle dans la région». Les trois pays européens sont signataires, avec les États-Unis, la Chine et la Russie, de l’accord de 2015. Aujourd’hui ils tentent de jouer un rôle d’intermédiaire entre Donald Trump et la République islamique. «Cet accord est essentiel et il n’y a pas d’alternative», a affirmé Jean-Yves Le Drian, le ministre français des Affaires étrangères, à Bruxelles.

Téhéran «préparé à tous les scénarios»

L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et les pays européens affirment que l’accord est respecté par Téhéran. Mais Donald Trump considère que les Iraniens en violent «l’esprit» lorsqu’ils développent leur programme de missiles balistiques ou soutiennent le Hezbollah libanais au Moyen-Orient. L’Iran contrevient en tout cas à la résolution 2231 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui exige que Téhéran cesse toutes ses activités liées au nucléaire, y compris balistiques. «Or les missiles testés par l’Iran sont techniquement capables de porter une arme nucléaire», confirme Philippe Errera à l’Institut français des relations internationales.

Donald Trump, qui avait promis de «déchirer» l’accord sur le nucléaire, doit selon la loi américaine se prononcer tous les 90 jours sur le respect des engagements iraniens. En octobre dernier, il s’était débarrassé du problème en le léguant au Parlement. Il devrait décider vendredi de réimposer ou non les sanctions économiques suspendues après le démantèlement des usines d’enrichissement d’uranium. Les Européens tentent de le convaincre qu’une mise à mort du texte nuirait gravement à la lutte contre la prolifération.«En 2015, la signature de l’accord a été possible parce que l’Iran était à genoux. Si les États-Unis rompent le consensus, le programme balistique risque de s’accélérer», commente un spécialiste du dossier. Téhéran a promis des représailles et se dit «préparé à tous les scénarios».

«Multipolarité nucléaire»

Contrairement à Donald Trump, qui aimerait intégrer la question balistique dans l’accord de 2015, l’Europe propose d’aborder le sujet ainsi que celui de l’influence hégémonique de l’Iran au Moyen-Orient dans des discussions à part. «Nous ne cachons pas les autres points de désaccord», a dit Jean-Yves Le Drian. Son homologue allemand, Sigmar Gabriel, a annoncé que l’Iran avait accepté de «dialoguer» sur ces sujets, après une réunion organisée à Bruxelles avec le ministre iranien des Affaires étrangères, Javad Zarif.

Même en cas de retrait américain de l’accord, l’Europe, mais aussi la Russie et la Chine, ont dit leur intention de respecter le consensus. «Nous ferons tout pour sauver l’accord et faire en sorte qu’il ne soit pas affecté par un éventuel retrait américain», promet un diplomate européen.

À supposer que le consensus soit préservé, la question iranienne n’est pas prête pour autant de quitter les dossiers prioritaires de l’Union européenne. L’accord de 2015 a en effet une durée de vie limitée à une dizaine d’années. «Ce n’est pas la fin de la menace nucléaire iranienne. Que se passera-t-il quand les clauses limitant l’enrichissement tomberont? Les Européens réussiront-ils à prolonger l’accord ?» s’interroge un diplomate.

En France, les milieux stratégiques s’inquiètent de la «multipolarité nucléaire», qui voit émerger, comme le dit Philippe Errera, «des acteurs toujours plus nombreux, avec des capacités qui se renforcent et des doctrines qui s’élargissent», tandis que les cadres internationaux pour maîtriser l’escalade s’affaiblissent.