L’Europe, spectatrice des mutations au Moyen-Orient (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

Alors que la normalisation entre Israël et le Maroc marque une nouvelle étape, l’UE peine à s’adapter aux changements régionaux.

C’est un changement qui va profondément transformer le Moyen-Orient. Après la réconciliation entre Israël et les Émirats arabes unis puis Bahreïn (accords d’Abraham), le Maroc et le Soudan ont à leur tour normalisé leurs relations avec l’État l’hébreu. Quand elle aura surmonté les divisions au sein de la famille royale, l’Arabie saoudite pourrait bien suivre un jour le même chemin. De Washington à Tel-Aviv, en passant par Rabat et Abu Dhabi, ce rapprochement poussé par Donald Trump est considéré comme un «game changer» pour la région, selon l’expression anglaise intraduisible. Mais l’Europe se cantonne pour l’instant dans le rôle de spectateur sceptique. «Les Européens ont sous-estimé la consistance de certaines positions de Donald Trump dans la région. Ils n’avaient pas pris au sérieux ses menaces de retrait du Moyen-Orient. Ils ont minimisé la dynamique qui a poussé de nouveaux pays à rejoindre les accords d’Abraham, explique Benjamin Haddad, directeur Europe de l’Atlantic Council à Washington, dans un débat organisé par l’association de presse européenne Eipa. L’Union européenne fait preuve de lenteur pour s’adapter aux changements du Moyen-Orient.»

De nombreux Européens, surtout depuis que la page Trump a été tournée à l’issue des élections, rechignent à reconnaître ce succès diplomatique du président sortant, qui pourtant préfigure peut-être une reconfiguration géopolitique de la région. Plutôt qu’accorder un crédit aux efforts de Trump et de son gendre et conseiller Jared Kushner, ils insistent sur les lacunes de la réconciliation. «Toutes les bonnes nouvelles sont les bienvenues. Mais ces accords n’ont pas réglé le conflit israélo-palestinien et ont souvent été passés contre la volonté des peuples», souligne un diplomate français.

L’Europe perd la main dans la région depuis des années. Après les révolutions arabes, l’idée de voir émerger un Moyen-Orient démocratique s’est révélée illusoire. À la faveur du retrait progressif des Américains, la Russie, l’Iran et la Turquie sont devenus des acteurs incontournables. Ces puissances montantes ont relégué l’Europe dans les gradins, incapable de projeter des forces sur le terrain et d’élaborer une stratégie. Quant à l’espoir qui avait accompagné l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA), en 2015, succès de la diplomatie européenne, il a volé en éclats sous les coups de Trump. Si les efforts européens l’ont maintenu en vie, il a été vidé de sa substance par le rétablissement des sanctions américaines et les violations iraniennes.

La «mère des conflits»

C’est bien pour contrer la montée en puissance de l’Iran dans la région, ainsi que ses programmes nucléaires et balistiques et freiner l’avancée de la Turquie que les États modérés du Golfe et Israël ont opéré leur rapprochement. Certes, le Soudan y trouve un intérêt économique, le Maroc y gagne la reconnaissance par Washington de sa souveraineté sur le Sahara-Occidental et les Émirats des F-35 et des drones de combat américains. Mais le véritable moteur de la réconciliation découle de la décision des États-Unis de sous-traiter la sécurité du Moyen-Orient à ses alliés régionaux pour mieux se consacrer à la rivalité avec la Chine. «Cette tentative de créer un partenariat entre Israël et les États arabes modérés doit être encouragée, même si elle a été inspirée par un type que personne n’aime, Donald Trump», commente le spécialiste israélien Ehud Yaari dans la table ronde d’Eipa.

Face à cette nouvelle donne, l’Europe, qui a longtemps compté sur les Américains pour jouer les gendarmes dans la région, se retrouve bien seule face aux puissances révisionnistes qui progressent sur le terrain et remettent en cause l’ordre international hérité de la guerre froide. Incapable d’avoir une politique commune à 27, elle est divisée sur les changements à l’œuvre. Certains pays redoutent les réactions de leur immigration musulmane ou de certains courants politiques radicaux qui avaient fait du colonialisme israélien la source principale du chaos. Plus globalement, la politique étrangère de l’UE voit, avec les accords de normalisation, s’effondrer l’un de ses piliers idéologiques qui consistait à affirmer qu’il n’y a pas de paix possible dans la région sans règlement de la question israélo-palestinien. Ce postulat est dépassé. «Le conflit du Proche-Orient est devenu moins central. Il n’est plus, comme avant, la «mère des conflits»» affirme Benjamin Haddad. Il a été relégué au second plan par l’Iran.

Prisonnière de politiques qui apparaissent parfois dépassées ou trop contraintes par le respect du droit international, l’Europe risque aussi, à terme, de perdre son levier sur la prolifération nucléaire iranienne. Alors que l’UE s’accroche au JCPOA et voudrait le faire revivre avec Joe Biden, le nouvel axe stratégique qui émerge dans la région entre les États du Golfe et Israël veut avoir son mot à dire sur la manière de résoudre la crise iranienne. Comme le disait récemment Jean-Yves Le Drian au Figaro, «c’est peut-être le moment de prendre des initiatives pour relancer les négociations dans le conflit du Proche-Orient». Les accords de réconciliation ont créé une opportunité. «Les Palestiniens ont compris qu’ils ont perdu leur pouvoir vital vis-à-vis d’Israël. Ils sont en train de bouger. Le potentiel pour une normalisation existe. Les Européens doivent décider s’ils vont laisser les États-Unis s’en occuper seuls ou non», résume Ehud Yaari.

L’Europe sera-t-elle capable de joindre le geste à la parole? Il le faudrait, assure Benjamin Haddad: «Pour l’instant, elle reste bloquée dans le soft power. Le risque, c’est qu’elle soit laissée de côté dans une région pourtant cruciale pour sa sécurité, notamment en ce qui concerne le risque terroriste et les migrations.»