L’Europe perd patience face aux dérapages d’Abbas (Cyrille Louis – Le Figaro)

À l’heure où l’Administration américaine déménage son ambassade à Jérusalem et refuse d’appeler à la création d’un État palestinien, le soutien occidental apporté au vieux président s’effrite.

Est-ce la fin d’une époque? Les soutiens occidentaux de Mahmoud Abbas, qui tolèrent depuis si longtemps son immobilisme, qui s’accommodent de sa pratique autoritaire du pouvoir et qui se bouchent à l’occasion les oreilles lorsqu’une saillie révisionniste se glisse dans ses discours, commencent à perdre patience. L’allocution qu’il a prononcée le 30 avril devant le Conseil national palestinien, lors de laquelle il s’est autorisé une digression particulièrement scabreuse sur les racines de l’antisémitisme en Europe, a provoqué une avalanche de condamnations. Gouvernement israélien et Administration américaine, sans surprise, ont tiréles premiers. Mais les représentants de l’ONU, de l’Union européenne ainsi que de plusieurs États membres réputés proches de l’Autorité palestinienne ont aussi dénoncé ses propos avec une sévérité inhabituelle.

Abbas assimile l’État d’Israël à «un projet colonial conçu pour introduire un corps étranger dans la région»

Abbas, qui s’exprimait à l’occasion d’une rare réunion du Parlement de l’OLP (Organisation de la libération de la Palestine) à Ramallah, a provoqué une vive émotion en suggérant que les persécutions subies à partir du Moyen Âge par les communautés juives d’Europe ne furent pas tant causées par la haine antisémite que par «leur fonction sociale liée à la banque et à l’usure ». S’appuyant sur un ouvrage controversé de l’écrivain Arthur Koestler, il a aussi affirmé que les Juifs ashkénazes ne descendent pas des tribus d’Israël mais du peuple khazar – façon de contester leur ancrage au Proche-Orient. Plus généralement, Abbas a contesté la légitimité historique de l’État d’Israël, qu’il assimile à « un projet colonial conçu pour introduire un corps étranger dans la région ».

Nikolaï Mladenov, le représentant du secrétaire général de l’ONU à Jérusalem, a jugé «inacceptable» que le président palestinien «répète certaines des insultes antisémites les plus méprisantes» et «perpétue des théories complotistes». Federica Mogherini, chef de la diplomatie européenne, a estimé qu’«une telle rhétorique ne fera que jouer en faveur de ceux qui ne veulent pas d’une solution à deux États». Allemagne et Grande-Bretagne ont exprimé leur mécontentement. Le porte-parole du Quai d’Orsay a déclaré: «La France partage l’émotion suscitée par ces propos du président Abbas. Nous les déplorons et considérons qu’ils sont à la fois faux, malheureux et inopportuns.»

Abbas fut jadis l’auteur d’une thèse de doctorat dans laquelle il mit en doute le nombre de victimes de la Shoah

Les amis de l’Autorité palestinienne oublient de rappeler que ce «dérapage» n’est pas tout à fait sans précédent. Abbas fut jadis l’auteur d’une thèse de doctorat dans laquelle il mit en doute le nombre de victimes de la Shoah et s’appesantit sur une supposée convergence d’intérêts entre régime nazi et mouvement sioniste. Sous couvert de critiques dirigées contre l’État d’Israël, il lui arrive par ailleurs régulièrement de contester les liens du peuple juif avec la terre sur laquelle celui-ci vécut.

Ces écarts, systématiquement dénoncés par les dirigeants israéliens, furent longtemps ignorés par les soutiens de l’Autorité palestinienne au nom d’un certain pragmatisme. Abbas, chef d’un peuple qui vit depuis cinquante ans sous un régime d’occupation condamné par la communauté internationale, avait après tout quelques raisons d’en vouloir à l’État hébreu. Surtout, artisan des accords d’Oslo, il apparaissait comme l’ultime défenseur d’une solution des deux États dont les pays européens persistent à faire le pilier de leur politique au Proche-Orient. Leur mouvement d’humeur, à cet égard, est peut-être un signe des temps. Comme si, à l’heure où l’Administration américaine déménage son ambassade à Jérusalem et refuse d’appeler à la création d’un État palestinien, le soutien inconditionnel apporté au vieux président s’était vidé de son sens.