Pourquoi l’État islamique survivra à la disparition de son chef (Georges Malbrunot – Le Figaro)

Malgré la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi, Daech dispose encore d’atouts lui permettant de frapper au Levant, mais aussi sur d’autres continents, où ses combattants et son idéologie ont essaimé.

Oussama Ben Laden avait confié un pistolet à Nasser al-Bahri, son garde du corps, qui devait l’exécuter en cas d’assaut américain contre son repaire afghan. Pour éviter l’humiliation d’interrogatoires menés par ses ennemis américains, Abou Bakr al-Baghdadi opta, lui, pour la ceinture d’explosifs, qu’il actionna face à un commando venu l’éliminer dans le nord-ouest de la Syrie. Les uns après les autres, les chefs djihadistes disparaissent avec leurs secrets. Mais Daech, comme al-Qaida en 2011, survivra à la mort de son leader. Une mort inscrite comme une étape naturelle dans un combat à mener précisément jusqu’à la mort.

«80 % du Majlis al-Choura (l’assemblée consultative qui dirige Daech, NDLR) est composé d’Irakiens, 18 % de Syriens, et les 2 % restants d’étrangers à la zone», confiait récemment au Figaro un haut responsable sécuritaire irakien, engagé dans la traque de Baghdadi. Même si le numéro deux de Daech a également été tué dans l’assaut, l’organisation État islamique (EI) avait anticipé la mort de son chef, voire de son numéro deux, et déjà choisi leurs successeurs.

Une défaite symbolique et non stratégique

Quel était le rôle opérationnel d’Abou Bakr al-Baghdadi à la tête d’une organisation qui avait perdu ses bastions irakien et syrien? Probablement pas très important. Inlassablement traqué par les forces spéciales américaines et britanniques, l’homme le plus recherché au monde avait cédé à d’autres le soin de diriger au quotidien une structure en mutation, depuis sa défaite territoriale. Comme Ben Laden dix ans plus tôt, Baghdadi avait comme priorité de survivre et, quand il le pouvait, de mobiliser ses sympathisants via des messages audio et vidéo, devenus toutefois de plus en plus rares.

Après la perte de son califat à cheval sur l’Irak et la Syrie, la mort de son chef est une défaite importante pour Daech. Mais une défaite symbolique et non stratégique. L’organisation dispose encore d’atouts lui permettant de frapper au Levant, mais aussi sur d’autres continents, où ses combattants et son idéologie ont essaimé.

En Irak, Daech compte encore de nombreuses cellules dormantes. Juste avant la chute de la partie syrienne du califat à Baghouz, des cadres s’étaient repliés vers le désert irakien ou les montagnes al-Hamrin dans la province de Diyala. Si le nombre d’attaques perpétrées par Daech en Irak a reculé, sa capacité de nuisance demeure. D’autant que les racines politiques qui ont favorisé sa naissance n’ont pas disparu. La communauté sunnite – son principal foyer de recrutement – reste marginalisée par le pouvoir central à Bagdad, dominé par les chiites. À l’image de Mossoul, l’ex-capitale du califat, la reconstruction des autres villes sunnites reconquises sur Daech n’a pas vraiment commencé. Des dizaines de milliers de déplacés, gorgés de rancœur, ne peuvent toujours pas rentrer chez eux. Et le mécontentement créé par l’omniprésence autour d’eux des milices chiites pro-iraniennes nourrira inéluctablement tôt ou tard le recrutement djihadiste.

«Après la chute de Saddam Hussein, analyse la source sécuritaire irakienne, les États-Unis ont détruit l’État irakien, les institutions ont disparu, al-Qaida puis Daech sont apparus. Mais ne nions pas nos responsabilités, Daech n’a été créé ni en France ni aux États-Unis, Daech est la conséquence de notre mauvais management en Irak» depuis 2003.

Même si la Turquie a pu jouer un rôle dans la neutralisation de Baghdadi, qui se trouvait à 5 km seulement de son territoire, nul ne doit oublier les relais turcs dont a longtemps disposé Daech

Daech, comme l’a montré son défunt chef mort les poches lestés d’argent, ne manque pas de liquidités. Tous ses réseaux de financement à l’étranger, au Liban, en Turquie ou en Jordanie, notamment, n’ont pas été démantelés. Localement, l’argent permettra encore d’acheter des allégeances.

Même si Baghdadi se déplaçait beaucoup ces derniers temps, sa localisation en Syrie a surpris. Donald Trump a livré une clé d’explication: «Daech cherchait à se réorganiser» dans la province d’Idlib, la seule à demeurer entre les mains des opposants à Bachar el-Assad, lesquels sont majoritairement des djihadistes eux aussi, même s’ils affichent de sérieuses divergences avec la direction irakienne de l’EI. Ce qui a pu, finalement, coûter la vie à Baghdadi.

Plus d’une centaine de djihadistes pourchassés ailleurs en Syrie se seraient mis à l’abri ces derniers mois dans cette région devenue, selon le Pentagone, le «plus grand refuge djihadiste au monde». Une trentaine de combattants français s’y seraient ainsi repliés, annonçait au cours de l’été un haut responsable sécuritaire français. Même si la Turquie a pu jouer un rôle dans la neutralisation de Baghdadi, qui se trouvait à 5 km seulement de son territoire, nul ne doit oublier les relais turcs dont a longtemps disposé Daech, comme l’a montré une récente interview d’Abou Mansour, son «ambassadeur» auprès de la Turquie, emprisonné à Bagdad.

Sous les bombes de Bachar el-Assad et de son allié russe, des djihadistes seront tentés de repasser en Turquie pour se disperser ensuite. Où iront-ils? Quelques dizaines ont déjà pris le chemin des zones tribales afghano-pakistanaises, où se terre le chef d’al-Qaida, Ayman al-Zawahiri. Si Daech et al-Qaida peuvent tactiquement diverger, lorsque la maison djihadiste est en feu, les passerelles réapparaissent.

Les combattants kurdes victimes du retrait américain

Même si l’élimination de Baghdadi représente un indéniable succès pour Donald Trump, l’annonce d’un retrait militaire américain de Syrie aidera Daech à reprendre du poil de la bête. Principales victimes de ce retrait, les combattants kurdes alliés des États-Unis ont prévenu que le combat djihadiste n’était plus leur priorité. Déjà, une centaine de djihadistes ont profité, selon le Pentagone, du chaos dans le Nord-Est syrien pour fuir les geôles dans lesquelles ils étaient emprisonnés. Pour la France, qui compte entre 60 et 80 détenus chez les Kurdes, leur dispersion, prélude à un éventuel retour en France, constitue un enjeu de sécurité nationale.

Ces derniers mois, d’autres djihadistes ont fui vers les zones d’instabilité où Daech a réussi à s’implanter depuis dix ans: la Libye, voire le Sinaï égyptien. Mais au-delà d’une organisation – au mieux en sursis au pire en refondation -, Daech est devenu, en Europe notamment, une idéologie mortifère, source d’inspiration pour toute une série d’activistes radicalisés ou en mal de vengeance contre «l’Occident impie», cet ennemi régulièrement décrié par feu Abou Bakr al-Baghdadi.