«L’entrisme de l’islamo-gauchisme à l’université est une réalité» (Eugénie Bastié – Le Figaro)

ENTRETIEN – Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot, qui a créé à la Sorbonne une formation de «référent laïcité», appelle à prendre des mesures contre l’activisme islamiste, soutenu par l’extrême gauche, que l’on constate à l’université.

LE FIGARO. – «Le poisson pourrit par la tête», a déclaré Jean-Michel Blanquer, évoquant «des courants islamo-gauchistes très puissants dans les secteurs de l’enseignement supérieur qui commettent des dégâts sur les esprits.» Partagez-vous l’inquiétude du ministre de l’Éducation nationale?

Pierre-Henri TAVOILLOT. – Je suis surtout sidéré que le monde académique ne mobilise pas aujourd’hui toute son énergie pour éviter qu’advienne dans l’université ce qui est tragiquement arrivé dans le secondaire. Au lieu de cela, le premier réflexe est d’accuser de chasse aux sorcières et de maccarthysme ceux qui tentent de proposer des instruments permettant de lutter contre l’islamisme et contre le terreau qui lui est favorable. C’est ahurissant! Par quoi la liberté académique est-elle le plus menacée aujourd’hui? Est-ce vraiment par une Grande Inquisition d’État ou par la montée des idéologies hostiles aux valeurs de la République?

Pour moi la réponse est claire, mais je suis surpris de voir que ceux-là mêmes qui dénoncent le «laisser-faire» et le «laisser-passer» dans l’économique et le social n’hésitent pas une seconde à tout laisser faire et tout laisser passer dans l’enseignement supérieur, y compris ce qui menace le plus directement les piliers de notre vie démocratique. Est-ce vraiment porter atteinte à la liberté académique que de proposer, je cite ici le «manifeste des 100» que j’ai signé, «de mettre en place des mesures de détection des dérives islamistes, de prendre clairement position contre les idéologies qui les sous-tendent, et d’engager nos universités dans ce combat pour la laïcité et la République en créant une instance chargée de faire remonter directement les cas d’atteintes aux principes républicains et à la liberté académique, et d’élaborer un guide de réponses adaptées, comme cela a été fait pour l’Éducation nationale»? L’urgence est là.

L’idéologie de l’islamisme est on ne peut plus explicite pour qui prend la peine de la lire et l’étudier: sa cible est l’Occident en général, la France en particulier, et le système éducatif en priorité. Le nom de l’organisation terroriste africaine Boko Haram le dit clairement. Book haram, le livre impur, soit le rejet total d’un enseignement perverti par l’occident. Combien d’attentats faudra-t-il pour en prendre conscience? Est-ce renoncer à ses principes que de s’armer pour combattre ceux qui veulent les détruire? Est-ce se trahir que de contrer ceux (les islamo-gauchistes) qui ont choisi de s’allier à nos ennemis?

L’islamisme est lui-même une pure et simple réaction de défense (légitime) face à un impérialisme occidental, néocolonial et hypocrite

Ce concept d’«islamo-gauchisme» vous paraît-il pertinent? Comment le définir?

Contrairement à ce qui est dit ici ou là, l’islamo-gauchisme est très aisé à définir. Trois idées le fondent. C’est une position qui considère d’abord que l’islam est la «religion des opprimés», ce qui permet au gauchisme d’abjurer son aversion du religieux. La révolte islamiste est une «divine surprise» qui permet de pallier la tendance devenue conservatrice, voire réactionnaire du prolétariat européen. Celui-ci, en effet, soit se contente de «défendre les acquis sociaux», soit vote avec les réactionnaires du RN. C’est la grosse déception du gauchisme: avec un tel prolétariat, plus de révolution possible!

D’où la deuxième idée: il est urgent d’importer un prolétariat actif et révolutionnaire. Ce pourquoi l’islamo-gauchisme soutient l’ouverture des frontières et l’immigration sans frein. En accueillant les nouveaux «damnés de la terre», il redeviendra possible d’envisager la destruction de la pseudo social-démocratie libérale et de l’affreux système capitaliste. L’islamisme est donc une bonne nouvelle pour ceux qui espèrent la révolution.

Et d’ailleurs, troisième idée qui fonde l’islamo-gauchisme, l’islamisme est lui-même une pure et simple réaction de défense (légitime) face à un impérialisme occidental, néocolonial et hypocrite qui prétend imposer son «idéologie des droits de l’homme» dans le monde entier, à coups de canon. Ajoutez à cela une dose significative de judéophobie et vous aurez la totalité du raisonnement qui, bien sûr, ne s’affichera que rarement dans sa logique complète. Ses partisans préféreront se parer de solidarité à l’égard des plus démunis, de défense des identités meurtries et de généreuse révolte… Il n’en reste pas moins que l’islamisme est, à leurs yeux, à la fois la preuve de la fin de l’Occident et le moyen pour le combattre.

L’entrisme de cette idéologie à l’université est-il vraiment conséquent?

On a ici largement dépassé le niveau des signaux faibles. En 2017, l’intervention de Georges Bensoussan, auteur des Territoires perdus de la Républiqueet de Philippe Val à l’École supérieure du professorat et de l’éducation (ESPE) de Paris pour la journée laïcité est mise sous pression par le CCIF et par des syndicats. En 2019, l’intervention de Mohamed Sifaoui dans une formation continue sur la prévention de la radicalisation à Paris I est annulée sous la pression d’une pétition de «chers collègues» et de diverses associations. Bernard Rougier et ses collaborateurs, auteurs du livre collectif Les Territoires conquis de l’islamismeont fait l’objet de menaces. Tout ceci dans un contexte où d’autres actions «militantes», relatives à d’autres «causes à défendre», entraînent annulations de conférences (Sylviane Agacinski, Alain Finkielkraut…) ou empêchement de spectacles (Les Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne) sans que cela suscite autre chose que, dans le meilleur des cas, une émotion indignée!

Le défi est réel parce qu’on voit toute une gradation d’attitudes possibles : le déni, le « surtout pas de vague », la mauvaise conscience, la culpabilité puis la peur

Il est plus que temps de disposer d’un rapport Obin pour l’Université (le rapport Obin, publié en 2004, démontrait l’entrisme du religieux à l’école, NDLR) afin aussi de pouvoir réagir de manière adéquate, sans excès, mais sans laxisme. Faut-il rappeler l’article L.141-6 du code de l’éducation: «Le service public de l’enseignement supérieur est laïque et indépendant de toute emprise politique, économique, religieuse ou idéologique: il tend à l’objectivité du savoir ; il respecte la diversité des opinions. Il doit garantir à l’enseignement et à la recherche leurs possibilités de libre développement scientifique, créateur et critique»? Les alertes existent depuis au moins 2004 (rapport Michel Laurent, alors vice-président de la conférence des présidents d’université), renouvelées par un avis «enterré» du Haut Conseil à l’intégration de 2013 («Expression religieuse et laïcité dans les établissements publics d’enseignement supérieur en France»).

D’autres universitaires dénoncent une «attaque contre la liberté académique» et dénoncent une «chasse aux sorcières» visant notamment les études décoloniales. Que leur répondez-vous?

Qu’ils se trompent gravement de priorité dans les urgences! Si l’on pense être incapable de distinguer ce qui relève des désaccords scientifiques légitimes, même très vifs, et ce qui relève de la manipulation destructrice, autant fermer les portes des universités tout de suite. Si l’on ne se fait pas nous-mêmes confiance pour discerner un adversaire intellectuel d’un ennemi mortel, nous aurons failli à notre mission d’émancipation par le savoir et la culture.

Le défi est réel parce qu’on voit toute une gradation d’attitudes possibles. Le déni, tout d’abord – «aucun problème, tout cela est très exagéré!» -, puis le «surtout pas de vague» qui évite d’affronter la menace pourtant identifiée, puis la mauvaise conscience – «pas d’amalgame!» -, puis la culpabilité – «l’islamisme est notre créature, le fruit de notre “islamophobie”» -, puis la peur, qui peut animer certains froussards de la République, pâles successeurs des hussards de jadis. La somme de toutes ces petites trahisons déroule le tapis rouge devant nos ennemis et leurs complices. Ce serait ma réponse. Et si elle ne suffit pas, je dirai: relisez Soumission de Houellebecq.

Maître de conférences en philosophie à l’université Sorbonne Paris IV et président du Collège de philosophie. Pierre-Henri Tavoillot publie «La morale de cette histoire. Guide éthique pour temps incertains», aux Éditions Michel Lafon (237 p., 12,90 €).