Leila Seurat : «Le Hamas cherche à s’imposer comme interlocuteur»

Par Le Figaro – Cyril Louis


INTERVIEW – Pour la chercheuse, le mouvement palestinien, qui vient de publier une nouvelle plateforme politique, n’opère cependant pas une révolution dans son attitude vis-à-vis d’Israël.

Docteur en sciences politiques et chercheuse associée au Centre de recherches internationales, Leila Seurat a consacré sa thèse à la politique étrangère du Hamas (Le Hamas et le monde, 2015, CNRS éditions). Elle est la fille du sociologue Michel Seurat, enlevé au Liban en mai 1985 et dont la mort avait été annoncée un an plus tard.

LE FIGARO. – Le Hamas, qui prône depuis sa création en 1987 la destruction de l’État d’Israël, a publié lundi un «document politique» dans lequel il fait pour la première fois référence à un État de la Palestine dans les frontières de 1967. Pourquoi un tel revirement?

Leila SEURAT. – L’idée de rédiger ce document a pris corps en 2013 à l’initiative de Khaled Mechaal, le chef du bureau politique, dans un contexte de profond bouleversement régional. Le soutien apporté par le Hamas à la révolution syrienne, qui l’avait contraint peu auparavant à quitter Damas pour s’installer à Doha (Qatar), entraîne à l’époque la suspension du soutien financier de l’Iran à sa branche politique. Les généraux égyptiens, qui viennent de déposer le président islamiste Mohammed Morsi et reprochent au Hamas sa proximité avec les Frères musulmans, ordonnent au même moment la destruction des tunnels de contrebande qui relient Gaza au reste du monde. Les graves difficultés économiques auxquelles le mouvement est dès lors confronté le poussent à lancer ce chantier – même si la nécessité de mettre à jour la charte du mouvement était en réalité identifiée depuis de nombreuses années.

Pourquoi le Hamas n’a-t-il pas fait le choix d’annuler purement et simplement un document aussi problématique?

La charte publiée en août 1988, au beau milieu de la première intifada, a été rédigée dans l’urgence par un jeune élu du Hamas puis adoptée sans avoir fait l’objet de réelles discussions. Sa dimension clairement antisémite, ponctuée par une référence au «Protocole des sages de Sion» ainsi qu’à un hadith selon lequel le jour du Jugement ne viendra que lorsque les musulmans combattront les juifs, est la plus fréquemment dénoncée. Mais le rejet des frontières de 1967 ainsi que les appels à la destruction de l’État d’Israël ont aussi été critiqués par une partie du mouvement bien avant que la communauté internationale n’en tire argument pour justifier sa politique de boycott. Pour autant, il n’a jamais vraiment été question d’abroger ce document. Le Hamas se présente en effet comme un mouvement fidèle à son histoire et insensible aux influences extérieures, contrairement à l’Organisation de libération de la Palestine qui a amendé sa charte pour engager des négociations avec Israël.

Quelle est la portée du «document» publié lundi soir?

Khaled Mechaal dit clairement qu’il a vocation à exprimer ce que sont aujourd’hui les positions du Hamas. L’article 16, qui stipule que le mouvement «ne combat pas les juifs parce qu’ils sont juifs mais les sionistes parce qu’ils occupent la Palestine», constitue à cet égard la nouveauté la plus significative. Pour le reste, ce document n’introduit pas de révolution mais il synthétise les différentes évolutions amorcées au cours des dix dernières années. La référence aux frontières de 1967, présentée comme «une formule de consensus nationale», n’est ainsi pas totalement nouvelle. Elle avait été amorcée par le cheikh Ahmed Yassine, fondateur du mouvement, ainsi que dans les divers accords de réconciliation signés entre le Hamas et le Fatah. Dans le même temps, le Hamas persiste dans son refus de reconnaître l’État d’Israël et continue à définir la Palestine historique comme une terre islamique appartenant au peuple palestinien. Il réaffirme par ailleurs que la lutte armée est un «droit légitime».

Cet aggiornamento n’est-il pas trop timide pour avoir un impact sur la façon dont le Hamas est perçu?

Si on l’envisage comme un plan une sorte de «plan marketing», sa mise en œuvre me semble au contraire à ce stade plutôt efficace. De nombreux médias s’appuient sur la référence aux frontières de 1967 pour présenter la publication de ce document comme une révolution. C’est exactement le but recherché par le mouvement, qui cherche à minimiser ses points de désaccords avec l’Organisation de libération de la Palestine ainsi qu’à inscrire son combat dans le cadre de la légalité internationale. Cet appel du pied aux pays arabes et à l’Occident vise à l’évidence à imposer le Hamas comme un interlocuteur complémentaire, voire préférable, au Fatah.

Les États-Unis et l’Europe semblent pourtant bien loin d’infléchir leur position…

C’est exact. À la différence de la Norvège et de la Suisse, qui ont noué le dialogue avec ce mouvement et l’assument, la plupart des pays européens persistent officiellement à le boycotter tant qu’il ne renoncera pas à la violence et qu’il ne reconnaîtra pas l’existence d’Israël – même si plusieurs d’entre eux, dont la France, entretiennent ou ont entretenu des contacts officieux avec ses représentants. Le Hamas ne se fait, à cet égard, pas beaucoup d’illusion à court terme.

Le mouvement se dit aujourd’hui prêt à signer une trêve de longue durée avec Israël. Est-il concevable qu’il accepte un jour un accord de paix?

Il me semble que oui. Ses détracteurs dépeignent souvent le Hamas comme un mouvement fanatique et intransigeant. L’obstination avec laquelle ils défendent leurs positions depuis dix ans, y compris en faisant payer le prix de leur obstination à la population civile de la bande de Gaza, montre qu’il y a une part de vrai dans cette description. Mais l’histoire montre que le Hamas est aussi capable d’une grande plasticité idéologique dès lors qu’il s’agit de défendre ses intérêts.