L’Egypte se tourne de nouveau vers l’Afrique (Hélène Sallon – Le Monde)

Le Caire, qui vient de prendre la présidence de l’Union africaine, compte sur cette année pour restaurer son influence politique et économique sur le continent.

L’année 2019 sera résolument africaine pour l’Egypte. Alors que le pays se prépare à accueillir fin juin la Coupe d’Afrique des nations, le président Abdel Fattah Al-Sissi a engagé, les 10 et 11 février, à Addis-Abeba, en Ethiopie, sa présidence à la tête de l’Union africaine (UA). Une année pour concrétiser son réengagement sur la scène africaine et restaurer l’influence politique et économique de l’Egypte, après des décennies d’éloignement vis-à-vis de l’Afrique. « Son ambition est très politique : il veut montrer qu’il est capable de réussir une présidence sur la résolution des crises et un agenda commercial », dit un diplomate occidental. Si l’Egypte a fait de la lutte antiterroriste, de la question migratoire, du développement et de l’intégration économique ses priorités, elle est moins attendue sur la réforme de l’UA.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2013, M. Sissi s’est appliqué à restructurer la politique africaine de l’Egypte. Le fossé s’était creusé avec le continent. Alors que Le Caire était davantage tourné vers le monde arabe et l’Occident depuis la présidence d’Anouar El-Sadate (1970-1981), M. Sissi a renoué avec une « diplomatie des sommets », boudée par l’ancien dictateur Hosni Moubarak (1981-2011), après une tentative d’assassinat contre sa personne à Addis-Abeba en 1995.« Le président Sissi est sérieux sur l’Afrique car il y a un enjeu de stabilité politique interne et de sécurité nationale, ainsi que de légitimation », analyse Yasmine Farouk, chercheuse associée au centre Carnegie.

Les bouleversements intervenus dans le pays et la région, dès 2011, ont rendu ce recentrage inévitable. « La profondeur stratégique de l’Egypte est en Afrique et ses intérêts ont été menacés à plusieurs égards : la question des eaux du Nil, la situation sécuritaire dans la mer Rouge et la menace terroriste à la frontière avec la Libye », explicite Amira Abdel-Halim, du Centre des études politiques et stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. La perte d’influence de l’Egypte en Afrique et la présence militaire et stratégique accrue de ses rivaux régionaux – pays du Golfe, Turquie, Israël – ont mis en échec sa politique traditionnelle aux accents hégémoniques, perçue comme arrogante en Afrique car tournée vers ses seuls intérêts.

Une stratégie d’entrisme dans les institutions de l’UA

La construction par Addis-Abeba, dès 2011, du grand barrage éthiopien de la Renaissance, la plus importante centrale hydroélectrique d’Afrique, a été un électrochoc. L’Ethiopie a profité de l’affaiblissement politique, économique et sécuritaire du Caire après la révolution du 25 janvier 2011, et des conflits en Libye et au Yémen, pour contester son hégémonie historique sur le partage des eaux du Nil. Sans véritable ami africain, l’Egypte s’est trouvée isolée sur ce dossier de« sécurité nationale ». La décision de l’Union africaine de la suspendre après le coup d’Etat militaire contre le président islamiste Mohamed Morsi, en juillet 2013, a davantage terni son image de puissance régionale africaine.

La présidence de l’UA devrait offrir au Caire l’occasion de promouvoir ses vues sur les dossiers stratégiques que sont les eaux du Nil, la sécurisation de la mer Rouge et le conflit libyen

Depuis sa réintégration en juin 2014, l’Egypte a développé une stratégie d’entrisme dans les institutions et centres spécialisés de l’organisation panafricaine. Le président Sissi mise aussi sur la relance de la coopération économique, politique, religieuse et culturelle pour restaurer le « soft power » égyptien. « Les intentions sont bonnes, mais il n’y a pas de vision pour construire une réelle politique africaine sur le long terme, qui puisse rassurer les Africains. C’est une politique très réactive : on a un problème avec l’eau, on a besoin d’alliés, donc on envoie des investissements »,explicite Mme Farouk. La perception égyptienne du continent reste très sécuritaire et occulte ses transformations politiques, économiques et sociales.

La présidence de l’UA devrait offrir au Caire l’occasion de promouvoir ses vues sur les dossiers stratégiques que sont les eaux du Nil, la sécurisation de la mer Rouge et le conflit libyen. L’Egypte a fait de la lutte contre le terrorisme le principal axe de son mandat, notamment dans ses ramifications jusqu’au Sahel et au Sahara, où elle entend renforcer son rôle. Première puissance militaire du continent, faisant partie des cinq premiers contributeurs aux missions de maintien de la paix, l’Egypte dit vouloir s’investir dans la reconstruction et le développement post-conflit comme moyen de lutter contre l’extrémisme et les migrations.

La marge de manœuvre de l’Egypte sera toutefois limitée

Engagée dans des réformes structurelles ambitieuses, l’Egypte veut promouvoir son « modèle » en œuvrant à l’intégration et au développement économique de l’Afrique. Ce marché d’un milliard d’habitants, que se disputent déjà la Chine, l’Inde et les pays occidentaux, regorge de possibilités pour ses hommes d’affaires. Elle lorgne vers des coopérations avec d’autres Etats comme les Emirats, la Chine et la France, en se présentant comme une porte entre l’Afrique et l’Union européenne. « On en est encore loin », commente un diplomate occidental. Le Caire en a conscience et fait du développement des infrastructures et de la ratification de l’accord de libre-échange continental, la Zone tripartite de libre-échange (TFTA), signé en juin 2015, une priorité.

Face à des intérêts nationaux divergents, la marge de manœuvre de l’Egypte sera toutefois limitée. Et si le président Sissi s’est dit pleinement engagé à poursuivre la réforme financière et administrative de l’UA, lancée sous la présidence du Rwandais Paul Kagame, on le dit réticent à un renforcement des pouvoirs de l’institution. « L’Egypte est très sensible aux questions de souveraineté nationale, elle ne veut donc pas voir le poids des pays membres limité ni l’UA s’ingérer au plan national », estime Elissa Jobson, de l’International Crisis Group. « L’Egypte va se placer dans la continuité. Il n’est pas certain que cette année soit porteuse de changements fondamentaux », conclut Amira Abdel-Halim, du CEPS d’Al-Ahram.