L’Egypte embarrassée après l’aveu de sa coopération militaire avec Israël (Claire Bastier – Le Monde)

L’Egypte embarrassée après l’aveu de sa coopération militaire avec Israël

L’effet d’annonce était garanti. Dans une interview accordée à la télévision américaine, le président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi, a évoqué la coopération militaire entre l’Egypte et Israël dans le nord du Sinaï. Jusqu’alors, aucun des deux pays ne s’était officiellement exprimé à ce sujet. L’ambassadeur d’Egypte aux Etats-Unis, Yasser Reda, a d’ailleurs exigé de la chaîne concernée, CBS News, qu’elle ne passe pas l’interview. Refusant d’obtempérer, celle-ci l’a diffusée dimanche 6 janvier.

Au cours de l’entretien, Abdel Fattah Al-Sissi « a confirmé que son armée travaillait avec Israël contre les terroristes dans le nord du Sinaï », avait indiqué CBS News le 3 janvier. Dans cette région montagneuse bordant Israël et la bande de Gaza, l’armée égyptienne combat les militants djihadistes du groupe Wilayat Sinaï (« province du Sinaï »), qui ont prêté allégeance à l’organisation Etat islamique (EI) en 2014 et mènent des opérations contre l’armée ou les civils égyptiens. En raison de la présence de l’EI près de sa frontière sud, et pour assurer la stabilité de son voisin, Israël aiderait donc l’Egypte à neutraliser la menace. Le président égyptien aurait aussi confirmé à CBS News que la coopération entre Le Caire et Tel-Aviv était « plus proche que jamais ».

Dans l’entretien à CBS, Abdel Fattah Al-Sissi nie l’existence de « prisonniers politiques ou d’opinion », alors que l’organisation Human Rights Watch en dénombre 60 000 dans les geôles égyptiennes. Mais la coopération sécuritaire avec Israël reste un sujet très délicat pour Le Caire.

« Le peuple tolère une paix froide, pas une alliance militaire »

Malgré le traité de paix signé en 1979 entre Israël et l’Egypte, la population égyptienne refuse une normalisation des relations avec l’Etat hébreu. « Le traité de paix a toujours été un accord conclu avec le régime plus qu’avec la nation égyptienne, qui continue de considérer Israël comme un ennemi, explique Eado Hecht, chercheur au centre d’études stratégiques Begin-Sadate. De bonnes relations du régime Sissi avec Israël sont donc problématiques sur la scène politique intérieure : le peuple tolère une paix froide, mais pas une alliance militaire. »

Les médias étrangers ont déjà décrit cette discrète collaboration. En février 2018, le New York Times rapportait qu’Israël soutenait l’Egypte dans le nord du Sinaï et qu’au cours des deux dernières années, l’aviation israélienne avait procédé à une centaine de frappes, à la demande du gouvernement égyptien. Les informations fournies par le quotidien américain avaient aussitôt été démenties par Le Caire, l’armée égyptienne assurant que seules ses forces étaient confrontées à des combattants djihadistes dans la région. De son côté, Israël n’a jamais commenté les diffusions de la presse internationale sur le sujet.

Reconfiguration des alliances politiques

Cette coopération serait en tout cas une preuve de la reconfiguration des alliances politiques au Moyen-Orient. « On assiste à un alignement des pays arabes avec Israël pour combattre leurs ennemis communs, l’EI et l’Iran », assure Yaakov Amidror, ex-chef du Conseil de sécurité nationale. Même si, publiquement, leurs responsables continuent de fustiger l’Etat hébreu.

Le 6 janvier, peu avant la diffusion de l’interview par CBS, le site israélien d’information Walla révélait cependant que le combat contre l’EI dans le Sinaï ne serait qu’une façade pour Israël. Celui-ci lutterait plutôt contre le renforcement des Brigades Ezzedine Al-Qassam, la branche armée du Hamas, lequel contrôle Gaza depuis 2007 et a déjà connu trois guerres contre l’Etat hébreu ; 15 000 roquettes qui devaient être acheminées du Sinaï dans l’enclave palestinienne auraient ainsi été détruites par les raids israéliens. Parallèlement, les négociations menées par l’Egypte se poursuivent, afin de parvenir à un cessez-le-feu de longue durée entre Israël et le Hamas.