L’échec annoncé des pourparlers de Sotchi sur la Syrie

DÉCRYPTAGE – Lancé par le Kremlin, le processus diplomatique de ­Sotchi ressemble à une initiative destinée à concurrencer l’influence américaine dans la région et à remettre en cause les propositions occidentales de paix en Syrie. Mais la réunion de mardi a été vidée de sa substance avant même de s’ouvrir.

Priorité de la coalition internationale, la lutte contre Daech avait chassé au second plan les autres guerres du Levant. Elle avait éclipsé les violentes luttes auxquelles se livrent les puissances régionales qui défendent en Syrie leurs propres intérêts. La défaite des djihadistes a permis à d’autres fronts syriens de se rallumer.

Au nord du pays, à Afrine, la Turquie a lancé une offensive contre les Kurdes, son principal ennemi. Le régime a quant à lui repris l’attaque contre l’opposition à Idlib et dans la Ghouta orientale, près de Damas. Les espoirs de reconstruction et de paix dans la région ont pour l’instant été balayés. La reprise des combats a aussi douché les faibles espoirs encore charriés par les fragiles processus diplomatiques.

Celui de Vienne, organisé par l’ONU, a échoué la semaine dernière après que l’opposition et les représentants du régime ont refusé de se parler directement. Les huit réunions précédentes des Nations unies avaient également fini de la même manière, achoppant sur le sort de Bachar el-Assad. Le régime syrien s’est toujours opposé à la feuille de route des Occidentaux et des Arabes qui prévoient une diminution des pouvoirs du président.

Fort du soutien de ses alliés russes et iraniens, Bachar el-Assad espère étendre encore ses victoires militaires. «S’il y a eu échec à Vienne, c’est parce que le régime n’était pas dans la négociation: il était dans la figuration», a commenté Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères, depuis Tokyo.

Quant à la réunion de Sotchi, qui se tient mardi au bord de la mer Noire, elle a été vidée de sa substance. Les pourparlers parrainés par la Russie, l’Iran et la Turquie, devaient réunir des représentants du gouvernement et de l’opposition pour évoquer la future Constitution du pays. Mais l’opposition a renoncé à s’y rendre samedi après l’échec des négociations de Vienne, estimant que le régime de Damas «ne voulait pas de négociation politique sérieuse». Réagissant à l’opération militaire d’Ankara et au feu vert que lui a accordé le Kremlin, les représentants des Kurdes de Syrie ont eux aussi décidé lundi de boycotter Sotchi.

Le Kremlin a minimisé ces défections en assurant qu’elles n’auront aucun impact sur le résultat de la réunion. Mais elles ont d’ores et déjà remis en cause sa légitimité, réduit ses ambitions au minimum et douché tous les espoirs d’obtenir des résultats concrets.

Une réunion qui concurrence celle de Genève

Ce n’est pas forcément pour déplaire aux puissances occidentales, qui s’inquiétaient d’un processus qui non seulement fait concurrence à celui des Nations unies mais voudrait trouver une sortie de crise plus favorable à Bachar el-Assad. La solution politique à la guerre en Syrie, a rappelé Jean-Yves Le Drian, se fait à Genève. «Et toute autre tentative n’est pas la bonne…»

Depuis leur intervention militaire, déclenchée en septembre 2015, les Russes sont devenus des acteurs incontournables dans le dossier syrien. Après avoir sauvé le régime de Bachar el-Assad, Moscou veut aujourd’hui transformer son succès militaire en succès politique.

La Russie se présente au monde en faiseur de paix. Lancé en janvier 2017 par le Kremlin à Astana, au Kazakhstan, le processus diplomatique de Sotchi ressemble à une initiative destinée à concurrencer l’influence américaine dans la région et à remettre en cause les propositions occidentales de paix syrienne. «C’est un projet au service de la politique russe. Les Russes essaient, à travers ce congrès, de se trouver une place dans l’espace politique syrien après avoir posé lourdement leurs mains sur la terre syrienne», commente l’opposant syrien George Sabra, interrogé par l’AFP. Le Kremlin affirme quant à lui que le but d’Astana et de Sotchi est de nourrir les pourparlers de l’ONU. Moscou a besoin de la caution des Nations unies pour légitimer son processus diplomatique.

Comme à Vienne, l’enjeu des négociations de Sotchi avait pourtant été revu à la baisse. Il ne devait porter que sur la future Constitution du pays et mettre entre parenthèses la question des élections et de la transition politique. À l’étranger, la réunion était considérée comme un test de la volonté de la Russie à influencer le régime syrien et à l’obliger à négocier sérieusement. En l’absence de l’opposition, il est possible que même ce rapport de force ne soit pas testé.