Pour le leader du Hamas, Yahya Sinouar, Gaza est « un tigre affamé » (Piotr Smolar – Le Monde)

Le dirigeant du mouvement islamiste appelle de ses vœux des négociations avec Israël, mais il prévient que Gaza explosera si le blocus n’est pas levé.

Il arrive sourire aux lèvres, veste grise sur chemise sombre, yeux perçants et barbe blanche, puis salue l’assistance de quelques mots courtois. Les coupures de courant, lors de son allocution, ne lui inspirent aucune irritation. Ainsi va la vie à Gaza.

Rompu à la clandestinité, détenu pendant près d’un quart de siècle dans les prisons israéliennes, Yahya Sinouar n’aime pas les caméras. Il se montre pourtant à l’aise, en ce jeudi 10 mai, lors de sa première rencontre avec des journalistes étrangers depuis sa désignation comme chef du Hamas à Gaza, il y a quinze mois.

La curiosité est grande. C’est lui qui pousse le mouvement islamiste, maître affaibli d’un territoire à l’agonie, sur deux voies délicates : la réconciliation avec le Fatah du président Mahmoud Abbas, actuellement dans l’impasse, et la « résistance populaire ». « Nous croyons que s’il y a un moyen de résoudre pacifiquement le conflit[avec Israël] sans causer de destructions, ça nous convient », dit-il.

Délaissant pour l’heure la lutte armée, le Hamas a choisi de soutenir la « marche du grand retour », qui mobilise des milliers de Gazaouis, chaque vendredi, depuis le 30 mars, à la frontière avec l’Etat hébreu. A ce jour, les soldats israéliens ont tué quarante-huit personnes et blessé par balles plus de deux mille autres.

Voici qu’approche le grand final de cette mobilisation, les 14 et 15 mai, à l’occasion du déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem, puis de la commémoration de la Nakba, l’exode de centaines de milliers de Palestiniens lors de la création d’Israël, en 1948. L’hypothèse d’un bain de sang sans précédent, au cas où les manifestants tenteraient massivement de franchir la clôture, est évoquée de part et d’autre. « Ces barbelés ne sont pas une vache sacrée ou un tabou auquel personne ne pourrait toucher », souligne Yahya Sinouar. « Quel est le problème si des centaines de milliers [de manifestants] passent la clôture, qui n’est pas une frontière reconnue ? », s’interroge-t-il, faussement naïf.

Faire monter les enchères et inquiéter Israël

Le Hamas appelle-t-il les Gazaouis, dès lors, à franchir la démarcation et à passer de l’autre côté, pour une victoire symbolique dont le prix humain serait terrible ? Son chef prétend que les manifestants sont libres de leur engagement. « Gaza est comme un tigre affamé qui a passé onze ans en cage [depuis l’instauration du blocus égypto-israélien], qui a été humilié par Israël, mais a fini par s’en échapper. Il se cache et personne ne sait ce qu’il va faire », dit Yahya Sinouar.

A plusieurs reprises, ce dernier a insisté sur le profil pacifique des manifestants, même si certains brûlent des pneus, lancent des pierres et essaient de cisailler la clôture. « Pendant ces quarante jours de marche pacifique, il n’y a pas eu un seul tir contre les soldats israéliens, pas une seule roquette déclenchée », souligne-t-il. Mais à aucun moment Yahya Sinouar n’appelle, par exemple, les enfants et les femmes à se tenir loin de la clôture pour ne pas s’exposer aux balles israéliennes. Depuis des semaines, de nombreux cadres du Hamas utilisent la même formule : tout vaut mieux que de « mourir à petit feu ».

Un haut responsable de l’appareil sécuritaire israélien estime que le Hamas utilise la marche comme une « catharsis pour le peuple », mais que sa vraie stratégie ne se dessinera qu’au terme de la mobilisation.

Selon un diplomate européen, le Hamas chercherait à faire monter les enchères et à inquiéter Israël, avant les 14 et 15 mai, sans souhaiter un bain de sang qui pourrait précipiter une confrontation militaire. « Ce qui est en jeu, c’est la survie même du Hamas à Gaza, dans la perspective d’un éventuel plan de paix proposé par Trump, qui comporterait des mesures pour alléger les conditions de vie des habitants », dit ce diplomate. L’Egypte essaie de réduire la tension, en ouvrant opportunément pour quatre jours le point de passage de Rafah.

« Bombe à retardement »

De son côté, la presse israélienne a fait état de contacts indirects entre le Hamas et Israël, en vue de la conclusion d’une trêve à long terme, sur dix ou quinze ans.

Conscient de la supériorité militaire écrasante de l’Etat hébreu et du marasme ambiant à Gaza, le Hamas y serait prêt. Yahya Sinouar nie toute négociation en cours. Pourtant, selon deux sources diplomatiques, l’Allemagne et le Qatar, en plus de l’Egypte, s’activeraient en vue d’un compromis sur des sujets-clés, comme le sort des deux civils israéliens détenus à Gaza, ou bien les prisonniers palestiniens.

Pour sa part, Israël se dit prêt à favoriser des projets de développement dans le territoire, mais réclame au préalable la fin des branches armées. « Le Hamas n’a pas de problème avec l’idée de négociations politiques, c’est Israël qui en a et pose des conditions très difficiles, comme le désarmement, explique l’analyste Ibrahim Al-Madhoun, proche du mouvement islamiste. Le Hamas ouvre la porte, il est flexible. Mais Israël doit aussi donner en échange. »

Condamné pour assassinat – il était notamment chargé de la traque des informateurs israéliens à la fin des années 1980 –, Yahya Sinouar a fait souvent référence, jeudi, à sa vie carcérale. Il a pris en exemple la grève de la faim de vingt jours qu’il avait suivie, avec d’autres prisonniers palestiniens, pour obtenir le droit à un stylo et à un carnet. Il n’hésite pas à faire le parallèle avec les conditions de vie à Gaza, estimant qu’elles sont bien pires qu’en prison, du point de vue sanitaire ou de la nourriture. « Le plus dangereux est que la jeunesse a commencé à perdre foi dans la possibilité d’une vie digne », transformant le territoire « en bombe à retardement ».

Pas d’alignement avec Téhéran

Interrogé sur la responsabilité du Hamas dans cette misère, Yahya Sinouar a évoqué les « projets d’envergure » menés à bien malgré le blocus. En réalité, les seules infrastructures construites l’ont été par le Qatar, tandis que l’Unrwa, la mission de l’ONU pour les réfugiés palestiniens, a aidé à la réhabilitation des logements, après la guerre de l’été 2014.

Enfin, le leader du mouvement islamiste rejette l’idée d’un alignement sur Téhéran, parfois évoqué par des responsables israéliens. « Nos relations avec l’Iran, le Qatar et la Turquie étaient bonnes ces dernières années, car ces pays soutenaient le peuple palestinien. Cela ne nous a pas empêchés, en même temps, d’établir de bonnes relations, équilibrées, avec l’Egypte. » Depuis octobre 2017, Le Caire joue un rôle-clé de médiateur entre le Hamas et le Fatah, pour les pousser à la réconciliation.

Mais la récente et mystérieuse tentative d’attentat contre le convoi du premier ministre, Rami Hamdallah, à Gaza, puis la tenue du Conseil national palestinien, à Ramallah, le 30 avril, dénoncée par le Hamas et le Jihad islamique, ont confirmé le pessimisme ambiant. D’autant que Mahmoud Abbas a décidé, une nouvelle fois, de sabrer les salaires des fonctionnaires à Gaza, pour accroître la pression sur le Hamas.

« Nous ne disons pas que la porte [de la réconciliation] s’est refermée, mais ce qui s’est passé compromet les chances de réussite », résume Yahya Sinouar. Il ne semble nullement préoccupé par la confrontation à venir avec le « raïs ». Comme si l’horizon s’arrêtait, pour l’heure, aux barbelés à franchir mardi.