Le terrorisme jihadiste, au-delà du Moyen-Orient

Deux événements tragiques survenus le mois dernier rappellent au monde que le terrorisme jihadiste ne se réduit pas au Moyen-Orient : le 5 octobre, trois soldats américains ont été tués au Niger lors d’une opération anti-terroriste, révélant ainsi au grand jour la présence de forces armées américaines dans la région du Sahel, tandis que mardi dernier, une attaque à la voiture-bélier commise par un Ouzbek à New York a fait 8 morts et 12 blessés. Ce dernier, Rakhmat Akilov, avait été recruté par l’Etat islamique après avoir quitté l’Ouzbékistan et rejoint la Suède pour y déposer une demande d’asile.

Entre l’Afghanistan, l’Asie du Sud-Est, l’Asie centrale et certaines zones d’Afrique, le terrorisme jihadiste risque encore de se régénérer pendant de nombreuses années, il ne recule pas mais se déplace pour mieux se recomposer. Et si c’est l’Etat islamique qui est aujourd’hui « dans la lumière », le groupe Al-Qaïda, doté d’une forte capacité d’adaptation, ne doit guère être oublié. Il est aujourd’hui présent en Syrie avec Hay’at al Tahrir al Sham (anciennement connu sous le nom Jabbat al Nosra), en Somalie avec Al Shabab ou encore au Sahel avec Nousrat al Islam wal Muslimin, bannière qui regroupe plusieurs groupes jihadistes unifiés.

Les services de sécurité russes estiment qu’entre 2000 et 4000 ressortissants d’Asie centrale ont rejoint les rangs des organisations jihadistes en Irak et en Syrie, qu’il s’agisse de Daech ou de la branche syrienne d’Al-Qaïda, les Ouzbeks formant un des plus gros contingents. Selon les experts, – l’Ouzbékistan n’ayant pas fourni de chiffres officiels -, leur nombre varie de 500 à plus de 1500. L’Ouzbékistan a vu naître un mouvement islamique radical (MOI) dès 1991, l’année de son indépendance. De 1992 à 1997, le MIO sera accusé d’être à l’origine d’une série de meurtres perpétrés dans la vallée de Ferghana, peuplée de 12 millions d’habitants. Il tentera d’y introduire la loi islamique et lancera même une offensive en 2000 dans le sud du pays mais sera sévèrement réprimé à partir de 1998. Le MIO rejoindra alors les talibans en Afghanistan, avant de prêter allégeance à l’EI en 2015.

Les Ouzbeks se sont manifestés dans des actes terroristes à l’étranger, notamment avec l’attentat dans le métro de Saint-Pétersbourg en avril dernier qui a fait 14 morts. L’implication des radicaux ouzbeks dans la mouvance jihadiste internationale est en partie liée à la chute de l’Union soviétique. Quand le modèle s’est effondré, un vide s’est créé et a été comblé par la religion.

Le défi sécuritaire est immense pour les Etats. La prolifération des acteurs jihadistes dans des zones géographiques dispersées, couplée à leur capacité opérationnelle, rend extrêmement difficile la lutte contre ce type de menaces. L’acquisition par certains groupes islamistes de technologies avancées (drones, armes chimiques etc.) et de compétences militaires, exige des gouvernements un investissement accru d’autant que les populations civiles sont directement ciblées. Le terrorisme jihadiste est en mutation mais il n’en est pas moins menaçant : si certains organisations terroristes reculent sur certains théâtres, l’idéologie qui les sous-tend ne faiblit pas. Le salafisme réduit le culturel au cultuel et politise le religieux. En créant une opposition entre le « monde musulman » et l’Occident, il alimente une lecture déformée des conflits géopolitiques. La détection de la radicalité est donc un enjeu primordial pour nos dirigeants qui doit passer, en amont, par un dispositif adapté qui implique la société, tandis que les corps d’Etat et les acteurs publics doivent y figurer au premier plan.

Docteur en science politique, spécialiste du Proche-Orient et des questions de Défense, Sarah Perez est chercheur et consultante risque-pays. Elle est l'auteur de Iran-Israël: une guerre technologique, Les coulisses d'un conflit invisible.