Liban, Syrie, Irak : comment l’Iran étend son emprise

Le Figaro – Par Georges Malbrunot – Grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient

L’Iran est devenu une puissance régionale dont l’influence s’étend de la frontière afghane jusqu’à la Méditerranée. Sa rivalité avec l’Arabie saoudite fracture les pays du Levant.

Au levant, il y aura un avant et un après Abu Kamal. Cette ville – la dernière de Syrie aux mains de Daech le long de l’Euphrate à la frontière avec l’Irak – a été reprise, mi-novembre, par l’armée de Bachar el-Assad et ses alliés iraniens des gardiens de la révolution, épaulés par des miliciens chiites libanais et irakiens. Ainsi s’ouvrait pour la première fois depuis l’avènement de la République islamique d’Iran en 1979 un corridor territorial reliant Téhéran, Bagdad, Damas et Beyrouth.
Dans une course effrénée, les alliés kurdes des États-Unis dans le nord de la Syrie ont tenté, en vain, de bloquer l’avancée de leurs adversaires. Tandis que les djihadistes sunnites s’enfuyaient dans le désert irakien d’al-Anbar, la création de ce «croissant chiite», redouté dès 2004 par le roi Abdallah de Jordanie, voyait le jour dans les sables du désert. Au grand dam de l’Arabie saoudite, leader du monde sunnite, qui affronte par procuration son ennemi chiite iranien en Irak et en Syrie, mais aussi au Liban au Yémen et à Bahreïn. Une guerre politique pour le contrôle du Moyen-Orient, qui instrumentalise les tensions religieuses entre les frères ennemis de l’islam.

Minoritaires parmi les musulmans du monde entier, mais majoritaires en Irak, les chiites ont repris la main depuis que les États-Unis de George Bush leur ont offert l’ancienne Mésopotamie en 2003 et que son successeur Barack Obama a refusé de s’engager militairement aux côtés des rebelles sunnites syriens qui cherchent à renverser Bachar el-Assad, depuis 2011.
Dans cette guerre qui se joue dans des États faibles, le modèle iranien est incontestablement plus efficace. Il repose sur des milices locales, parfois plus puissantes que les armées nationales. «Le génie iranien est d’avoir su tisser un  réseau de relais locaux qui permet à Téhéran de contrôler sans avoir besoin d’être massivement déployé sur place», commente un expert militaire.

Il en va du Hezbollah libanais créé pour résister à l’invasion israélienne du Liban en 1982, et des milices chiites irakiennes, les membres de la Mobilisation populaire établie en 2014 pour contrer Daech: 80.000
à 100.000 Irakiens, pas tous pro-iraniens, mais dont les trois principales formations – Organisation Badr, Kataëb Hezbollah et Assaïb al-Haq – sont directement liées à la Force al-Qods. Ce bras armé de l’Iran hors de ses frontières est doté d’une chaîne de commandement sous les ordres de Qassem Soleimani, lui-même relié au numéro un iranien, l’ayatollah Ali Khamenei.


Recréer l’Empire perse
Une telle homogénéité fait cruellement défaut au camp sunnite, divisé et sans leadership, depuis les printemps arabes. L’Égypte peine à reprendre sa position de phare. L’Irak a basculé côté iranien. Certes, l’Arabie saoudite se réveille sous l’impulsion du jeune prince héritier, Mohammed Ben Salman (MBS) , mais son offensive anti-iranienne est risquée. Quant au concubinage des monarchies
sunnites du Golfe avec Israël, il ne peut encore changer la donne.
C’est ce que MBS semblait pourtant croire, quand il a déclenché une crise le 4 novembre, en forçant à la démission le premier ministre libanais, son allié sunnite Saad Hariri, trop complaisant, selon Riyad, envers le Hezbollah. «MBS a cru qu’une attaque américaine et israélienne contre le Hezbollah au Liban était imminente», décrypte un diplomate en contact avec lui.

Jared Kushner, le gendre de Donald Trump qui entend rogner les ailes de l’Iran hors de ses frontières, venait de se rendre à Riyad, où MBS convoqua le chef de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, pour lui transmettre le message que «les réfugiés palestiniens du Liban ne devraient pas prendre position en faveur du Hezbollah en cas d’attaque américano-israélienne». Mais Tsahal n’a pas lancé ses avions pour défendre l’Arabie, fût-ce contre l’ennemi commun, le Hezbollah.
En Irak et en Syrie, où les communautés sunnites sont marginalisées, Daech a été, dans une large mesure, la réponse à leur malaise. Mais une mauvaise réponse, relève la revue américaine Foreign
Policy pour qui «favorisés par l’Arabie, les efforts des sunnites d’aider les rebelles se soldèrent par un chaos et la poussée des groupes salafistes». Celle-ci ne fait
qu’aggraver un sentiment de revanche, profondément ancré. En pleine guerre civile irakienne en 2006-2007, l’Iran est allé jusqu’à assassiner – via ses relais irakiens à Bagdad – les pilotes de l’armée de Saddam Hussein qui avaient bombardé, vingt ans plus tôt, Téhéran. De la même manière, les Saoudiens n’oublièrent jamais Ahmed Ibrahim al-Mugassil, le cerveau de l’attentat anti- américain d’al-Khobar en 1996 que leurs alliés libanais sunnites des Forces de sécurité intérieure livrèrent à Riyad après l’avoir intercepté en 2015 lorsque le chef de la branche saoudienne du Hezbollah sortit de l’aéroport de Beyrouth à
son retour d’Iran.

Nul ne peut contester que l’interventionnisme iranien se creuse au Bahreïn et au Yémen, où des insurgés vont se former au Liban auprès du Hezbollah. Mais nul ne peut nier, non plus, que les bombardements saoudiens contre les rebelles yéménites houthistes soutenus par Téhéran, ajoutés à l’incapacité de la monarchie sunnite bahreïnienne à répondre aux demandes de la majorité chiite, ne font que durcir cette polarisation qui menace de plonger la région dans  l’abîme. «Sur chacun de ces théâtres, l’Iran et ses alliés ont gagné la partie», constate Foreign Policy. Que cherche l’Iran en poussant si loin ses pions?
Défendre ses intérêts, mais aussi «retrouver l’influence régionale que l’Iran du chah avait avant 1979», reconnaissent des diplomates iraniens devant leurs interlocuteurs français. Revigoré par l’accord nucléaire de 2015, Téhéran donne parfois l’impression de vouloir recréer l’Empire perse.


«L’axe de la résistance»
Dans les villes saintes chiites irakiennes de Karbala et Nadjaf, la présence iranienne est souvent pesante. «Nous sommes encerclés», confie l’ayatollah irakien Jawad al-Khoïe à Nadjaf, où les pèlerins iraniens sont protégés par des Iraniens. Mais si le nationalisme des chiites irakiens est un frein à l’expansionnisme iranien, le rapport de forces n’est pas en leur faveur.
Même loin de son environnement, l’Iran pousse son avantage. «Des émissaires iraniens ont été envoyés à Tunis pour convaincre le pouvoir de renouer avec Assad», s’étonne un diplomate onusien.
Objectif: que le maximum de pays arabes réhabilite le maillon syrien, essentiel sur «l’Axe de la résistance» à la nouvelle alliance sunnito-américano-israélienne.

«Freiner l’Iran, directement ou en s’alliant avec des forces locales, ne pourra être réalisé, ni par l’Arabie ni par son voisin émirien, mais par une implication américaine et, dans le cas du Liban, israélienne», estime Foreign Policy, «mais il est impossible de dire jusqu’où les États-Unis et l’État hébreu sont prêts à aller.»

Alors que les perspectives de dialogue direct entre Saoudiens et Iraniens sont inexistantes à court terme, des gestes d’apaisements ont récemment été enregistrés par plusieurs alliés de l’Iran. Si le désarmement du Hezbollah est «non négociable», a prévenu le chef des gardiens de la révolution, le cheikh Nasrallah, le patron de la milice libanaise, a affirmé, de son côté, que ses hommes pourraient quitter bientôt l’Irak et la Syrie, si les pouvoirs le lui demandaient. En Irak, une autre milice chiite, al-Nujaba, s’est dite prête à remettre ses armes au premier ministre, Haïdar al-Abadi. «Nos hommes seront intégrés dans les forces de sécurité», répond au FigaroHadi al-Améri, chef de l’Organisation Badr. En attendant, si une guerre frontale Iran-Arabie paraît exclue, une intensification des tensions reste le scénario le plus probable.

Docteur en science politique, spécialiste du Proche-Orient et des questions de Défense, Sarah Perez est chercheur et consultante risque-pays. Elle est l'auteur de Iran-Israël: une guerre technologique, Les coulisses d'un conflit invisible.