L’axe pro-iranien profite de la décision de Trump sur Jérusalem

LE MONDE | Par Ghazal Golshiri (journaliste, Téhéran, et Benjamin Barthe (journaliste, Beyrouth)

Le Hezbollah, qui a fait de la cause palestinienne le cœur de sa doctrine, n’a pas manqué le rendez- vous que lui a donné Donald Trump. Lundi 11 décembre, une marée de militants et de sympathisants du mouvement chiite pro-iranien a envahi la banlieue sud de Beyrouth pour protester contre la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par le président américain. Des dizaines de milliers de manifestants ont défilé sur l’artère principale de Haret Hreik, le bastion du parti, hommes d’un côté et femmes de l’autre, aux cris de « Mort à l’Amérique ! » et de « Jérusalem est à nous ! »
C’est l’un des plus gros rassemblements générés par l’initiative de la Maison Blanche dans le monde arabe, après les défilés organisés vendredi à Amman et dimanche à Rabat, même si la mobilisation reste moindre que ce que pouvait craindre Washington. Dans son traditionnel discours diffusé sur des écrans géants, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a adopté un ton relativement consensuel, saluant « les prises de position des dirigeants du monde entier qui se sont élevés contre la décision » de M. Trump et « les musulmans et les chrétiens » qui résistent « à
cette offensive américano-sioniste ».

Certain de sortir victorieux de la guerre en Syrie, où ses troupes ont contribué à sauver le régime Assad, et soulagé de tourner la page de cet épisode sanglant, qui a entaché l’image de son mouvement dans le monde sunnite, plutôt favorable à la rébellion, Hassan Nasrallah a amorcé le  repositionnement du Hezbollah sur son créneau historique, celui de la lutte contre Israël.
« La priorité de “l’axe de la résistance”, a déclaré le tribun chiite en référence à l’alliance entre Téhéran, Damas, Bagdad et le Hezbollah, sera de nouveau la Palestine, le peuple palestinien et la résistance palestinienne ». Qualifiant la mesure de Donald Trump d’« agression », il a appelé ses partisans à faire en sorte que cette « stupide décision soit le début de la fin » d’Israël, et exhorté « les gouvernements musulmans et arabes à bâtir ensemble la riposte ».

Pour de nombreux observateurs des dynamiques politiques au Proche-Orient, le cadeau fait par M. Trump à Israël offre au Hezbollah une occasion de diversion rêvée, similaire dans son résultat au coup de force de l’Arabie saoudite contre le premier ministre libanais, Saad Hariri. Obligé par son patron saoudien de démissionner début novembre, au motif de la « mainmise » du mouvement chiite et de l’Iran sur le pays du cèdre, le chef de file de la communauté sunnite est revenu sur son geste un mois plus tard, l’initiative de Riyad ayant entre-temps suscité une réprobation
internationale.
« Avec leur arrogance et leur fanatisme, Trump et les Saoudiens sont les meilleurs alliés du Hezbollah, constate Habib Battah, rédacteur en chef du site d’informations Beirutreport.com (http://www.beirutreport.com/) . Ils lui fournissent l’opportunité de regagner les soutiens qu’il a perdus du fait de son engagement militaire en Syrie. » La focalisation sur Jérusalem détourne aussi l’attention de l’évolution sur le terrain, en Syrie et en Irak, où le camp pro-iranien, dans la foulée de l’effondrement de l’organisation Etat islamique, a étendu ses positions.


Jouer le leader rassembleur
« La décision américaine est une catastrophe pour le monde musulman, mais elle constitue une opportunité en or pour l’Iran », opine le politologue iranien, Mehdi Zakerian, dans un entretien accordé à Arman, un quotidien de Téhéran, où quelques centaines de conservateurs ont manifesté, lundi, en brûlant des portraits du président américain et du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou. « L’initiative de Trump démontre que les positions de l’Iran sur la Palestine sont justes (…), poursuit l’universitaire. Par exemple, le fait que les Etats-Unis ne sont pas engagés à instaurer
la paix comme ils le prétendent. »
Dans ce contexte, qui lui est extrêmement favorable, Hassan Nasrallah se plaît à jouer le leader rassembleur et raisonnable. Le catalogue de réactions qu’il a suggéré à ses partisans durant son intervention télévisée de vendredi, le surlendemain de l’annonce américaine, s’inspire davantage d’un livret d’agit-prop électronique que d’un manuel de guérilla. « Pas besoin de vous faire tirer dessus par Israël, a-t-il fait valoir. Vous pouvez rester chez vous et parler de Jérusalem sur les réseaux sociaux. Un post tous les jours, c’est le devoir minimum. »

Dans une vidéo diffusée samedi sur une télévision de Bagdad, le camp pro-iranien a cependant émis quelques signaux plus menaçants. On y voit Kaïs Al-Khazaali, le chef d’une puissante milice chiite irakienne, Asaïb Ahl Al-Haq, en train de patrouiller sur la frontière israélienne, en compagnie de combattants du Hezbollah. Un message destiné à rappeler que l’« axe de la résistance » dispose désormais d’une continuité territoriale, de Téhéran jusqu’à la Méditerranée.