L’Autorité palestinienne va-t-elle s’effondrer ? (Thierry Oberlé – Le Figaro)

 L’Administration américaine fait miroiter des investissements à une Cisjordanie au bord de la banqueroute.

Boycottée par les Palestiniens, la conférence de Manama doit permettre aux États-Unis de révéler, le 24 et le 25 juin, le volet économique du fameux plan de paix pour le Proche-Orient dont la présentation est sans cesse reportée. Ce rendez-vous qui réunira des responsables politiques et du monde des affaires des pays arabes et de la région du Golfe se tiendra alors que l’Autorité palestinienne est plongée dans une grave crise financière qui pourrait, selon la Banque mondiale, la conduire à la banqueroute au cours de l’été.

● Le plan économique américain d’aide aux Palestiniens a-t-il une chance d’aboutir?

Vue du quartier financier de Manama au Bahreïn.
Vue du quartier financier de Manama au Bahreïn. – Crédits photo : HAMAD I MOHAMMED/REUTERS

La Maison-Blanche y tient: la conférence internationale de Manama, au Bahreïn, aura bien lieu, malgré le scepticisme de la communauté internationale, l’absence des principaux concernés – les Palestiniens et les Israéliens – et le manque d’enthousiasme des pays de la région, censés, avec des projets structurels et innovants, se porter au secours de Territoires palestiniens économiquement anémiés et placés sous perfusion d’une aide financière déclinante. Pour l’Administration américaine, il s’agit de «partager des idées, évoquer des stratégies et encourager le soutien à des investissements et initiatives économiques potentiels qui pourraient être rendus possible par des accords de paix». Elle compte sur son allié saoudien et sur le Qatar pour provoquer un effet de levier sur les nations arabes.

L’initiative de Jared Kushner, le gendre du président Trump, du conseiller Jason Greenblatt et de l’ambassadeur en Israël David Friedman, le trio en charge à la Maison-Blanche du dossier israélo-palestinien, paraît toutefois mal engagée. Les États-Unis ont en effet abandonné leur rôle traditionnel de médiateur dans le conflit israélo-palestinien pour s’aligner sur les positions israéliennes. Les États-Unis ont installé, au moins symboliquement, leur ambassade à Jérusalem, capitale de l’État hébreu non reconnue par la communauté internationale. Cette année, la Maison-Blanche a avalisé l’annexion du plateau du Golan, un territoire syrien occupé depuis la victoire militaire israélienne de 1967 et, début juin, David Friedman et Jason Greenblatt ont reconnu le droit d’Israël à rattacher une partie de la Cisjordanie occupée à l’État hébreu. Les vieux routiers de la diplomatie proche-orientale soulignent une méconnaissance de la mentalité palestinienne. «On va à l’échec car l’équipe américaine a une vision étrangère à notre histoire et notre culture et à la réalité. On ne peut pas bâtir sur des rêves», confie un responsable palestinien.

Les dirigeants palestiniens reprochent aux États-Unis de vouloir acheter la paix. La plupart des hommes d’affaires palestiniens ont décliné l’invitation américaine et n’iront pas à Manama. «Les tentatives visant à une normalisation économique de l’occupation israélienne seront rejetées», dit le négociateur palestinien Saeb Erekat, qui demeure intransigeant. Dans les pays sunnites, où le soutien rhétorique à la cause palestinienne s’accompagne d’une volonté de ne pas froisser le puissant allié américain, l’équilibre est difficile à trouver. La convergence géostratégique avec Israël face à l’ennemi iranien est freinée par la crainte d’être accusés par les opinions publiques de liquider les intérêts des nationalistes palestiniens. La plupart des participants délégueront au mieux des ministres à Bahreïn. Quant à Israël, à la demande de l’allié américain, sa participation à l’atelier de travail est réduite à un groupe de chefs d’entreprise. «Les États-Unis auront du mal à faire de Manama un succès, car des projets, aussi attractifs soient-ils, ne fonctionnent pas sans perspective de paix», commente un diplomate européen.

● L’Autorité palestinienne est-elle au bord de la faillite?

«Le gouvernement palestinien a atteint les limites de sa capacité d’endettement. Il ne représente pas un État et n’a pas la possibilité d’emprunter à l’étranger, et il n’est plus en mesure de se tourner vers banques privées palestiniennes»

Un diplomate

Les caisses de l’Autorité palestinienne (AP) sont vides. Elles sont même plongées dans des abysses de dettes. Selon un rapport de la Banque mondiale, le déficit budgétaire de l’AP devrait atteindre le milliard de dollars à la fin de l’année, contre 400 millions de dollars en 2018, malgré une aide extérieure de 670 millions de dollars. L’organisme considère que l’entité palestinienne qui administre la Cisjordanie et, en théorie, la bande de Gaza, contrôlée depuis douze ans par les islamistes du Hamas, devrait être en état de cessation de paiements, au plus tard avant la fin de l’année. Le nouveau premier ministre palestinien, Mohamed Shataya, qui a engagé une cure d’austérité, prédit un risque d’effondrement systémique à la fin juillet. «Ce sera un été chaud à tous points de vue», a-t-il prévenu dans une interview au New York Times. «Une crise majeure est vraisemblable», confirme un diplomate. «Le gouvernement palestinien a atteint les limites de sa capacité d’endettement. Il ne représente pas un État et n’a pas la possibilité d’emprunter à l’étranger, et il n’est plus en mesure de se tourner vers banques privées palestiniennes.» Le manque de liquidités a pour conséquence depuis quatre mois la diminution des salaires de la cohorte de fonctionnaires palestiniens (100.000 environ), dont les revenus font tourner l’économie locale. Ces derniers n’ont plus les moyens de rembourser leurs emprunts à des établissements bancaires qui ont suspendu jusqu’à nouvel ordre le paiement des crédits. Ce n’est pas la première fois que l’AP est au bord du gouffre financier, mais le cercle vicieux paraît cette fois mener au précipice.

Le désastre puise ses origines dans la baisse de l’aide internationale en raison de la multiplication des crises régionales, dans le désengagement financier américain, et dans un litige entre l’AP et Israël. L’aide étrangère est passée de 10 % il y a cinq ans à 3,5 % l’an dernier. Les États-Unis ont supprimé l’aide aux réfugiés, arrêté les programmes de son agence pour le développement international (USAID), et l’AP décline le financement partiel de ses services de sécurité par crainte d’être poursuivi aux États-Unis pour soutien au terrorisme en vertu d’une nouvelle loi récemment entrée en application. De même, elle refuse d’encaisser les quelque 120 millions d’euros reversés en principe chaque mois par Israël sur la TVA et les droits de douane palestiniens, en raison du gel d’une partie de la somme par l’État hébreu. Ces droits représentent 65 % des revenus de l’AP. Israël reproche à l’AP d’octroyer des allocations aux familles des prisonniers palestiniens détenus sur son sol impliqués dans des attaques, qu’il considère comme des terroristes, alors que l’AP les présente comme des «martyrs», résistants politiques à l’occupation.

● L’administration palestinienne est-elle minée par la corruption?

La crise financière, économique et sociale que traverse la Cisjordanie depuis plusieurs années n’a pas empêché le président Mahmoud Abbas d’accorder en 2017 une augmentation salariale de plus de 60 % à ses ministres. Révélée par des documents authentifiés qui circulent sur les réseaux sociaux, cette affaire a suscité l’indignation de l’opinion publique palestinienne. Les habitants de Cisjordanie, qui selon des sondages ne font pas confiance dans leur écrasante majorité à l’Autorité palestinienne, sont convaincus que cette dernière est corrompue et qu’elle profite à une élite restreinte. L’AP, qui devait être, après la signature des accords d’Oslo en 1994, une institution transitoire jusqu’à la création d’un État palestinien, s’est muée en une bureaucratie accusée par ses propres administrés de népotisme, de clientélisme et de gabegie. Selon Aman, une ONG liée à Transparency International, de nombreux fonds sont mal utilisés ou donnent lieu à des emplois fictifs. Elle cite en exemple l’évasion douanière sur les voitures de luxe des privilégiés du régime qui permettrait de couvrir le budget d’aide en espèces aux familles démunies du ministère du Développement social.

● La Cisjordanie peut-elle imploser?

Les services de sécurité israéliens s’inquiètent des conséquences déstabilisatrices d’un effondrement financier de l’Autorité palestinienne et des risques d’une troisième intifada économique. Ils redoutent un délitement de la surveillance antiterroriste par manque de motivation palestinienne et un affaiblissement de la coopération sécuritaire, dernier maillon solide des accords d’Oslo que les dirigeants palestiniens menacent de manière incantatoire de suspendre. Composées de dizaines de milliers de membres, les forces de sécurité consomment un tiers du budget de l’AP. Familier du président de l’Autorité palestinienne, le chef du Shin Bet, Nadav Argaman, a récemment rencontré Mahmoud Abbas, pour le convaincre d’accepter l’argent des impôts collectés par les douanes israéliennes. Une médiation internationale pourrait également voir le jour pour tenter de déminer le sujet de discorde et trouver une solution acceptable par les deux parties. Il est peu probable que Benyamin Nétanyahou, qui prépare les législatives du 19 septembre, accepte un compromis. De leur côté, les dirigeants de l’OLP et de l’AP utilisent la carte de la banqueroute comme moyen de pression, mais n’ont pas intérêt de rendre les clés de la Cisjordanie.

Dernier vestige des accords d’Oslo, l’AP paraît à la fois une force de stabilisation et d’inertie, mais son existence n’a jamais paru aussi fragile.