L’Autorité palestinienne envisage de désigner Gaza comme « entité rebelle » (Piotr Smolar – Le Monde)

Confronté à une administration américaine hostile et à une réconciliation compromise avec le Hamas, le président Mahmoud Abbas raidit ses positions.

« Fils de chien ! » L’insulte a retenu l’attention des observateurs. C’est ainsi que le président de l’Autorité palestinienne (AP), Mahmoud Abbas, a qualifié l’ambassadeur américain en Israël, David Friedman, partisan de longue date des colonies en Cisjordanie. Le raïs s’exprimait dans la soirée du 19 mars lors d’une réunion de dirigeants palestiniens. Ce dérapage trahissait autant sa colère que sa lassitude. Au soir de sa vie, son rêve d’un Etat paraît compromis, sa foi dans les négociations a produit des résultats négligeables et le flou autour de sa succession rend tous les acteurs nerveux.

A l’approche de ses 83 ans, le dirigeant brûle les ponts et assume son isolement. Rupture avec l’administration Trump, jugée trop partisane et engagée en faveur d’Israël. Défiance envers les pays arabes, soupçonnés de trahison de la cause palestinienne, au nom d’autres priorités. Et enfin, nouveau raidissement contre le Hamas, accusé de saborder les efforts de réconciliation entre factions. L’heure n’est pas aux compromis mais aux tranchées. « On est déjà entré dans une période de transition, explique un responsable israélien. Abbas veut s’assurer qu’il y aura une continuité de sa ligne politique. »

Les enjeux intérieurs et extérieurs se confondent, dans une même dynamique dépressive. Le 13 mars, à Washington, la Maison Blanche a réuni des représentants d’une vingtaine de pays, dont Israël et des Etats arabes, pour envisager des solutions pratiques à la crise humanitaire dans la bande de Gaza, contrôlée par le mouvement islamiste depuis 2007. Ce même jour, une tentative d’attentat frappait le convoi du premier ministre Rami Hamdallah, tout juste entré dans ce territoire à l’agonie.

Retour à une politique punitive

Cette opération étrange, dont les auteurs restent inconnus, a offert l’occasion à Mahmoud Abbas de rejeter sur le Hamas l’entière responsabilité de l’échec de la réconciliation nationale, lancée depuis octobre 2017 sous l’égide de l’Egypte. « J’ai décidé de prendre des mesures juridiques et financières pour protéger notre projet national », a averti le raïs lundi soir, dénonçant l’« hypocrisie » du Hamas. Le président de l’AP semblait ainsi annoncer le retour à une politique punitive à l’égard de Gaza, après avoir déjà réduit le paiement des factures d’électricité en 2017 et amputé les salaires des fonctionnaires sur place de 30 %. M. Abbas estime que le mouvement islamiste ne veut pas renoncer au pouvoir civil et militaire à Gaza, qu’il détient depuis 2007.

Interrogé par Le Monde, Mahmoud Al-Aloul, le numéro 2 du Fatah, dénonce « l’absence de tout résultat dans l’enquête » sur l’attentat. Ce haut cadre de la principale faction palestinienne précise en quoi pourraient consister les mesures citées par M. Abbas. Il évoque « la possibilité de déclarer Gaza comme une entité rebelle ». Selon ce dirigeant, cité parmi les successeurs potentiels de M. Abbas, « une telle désignation signifierait, selon la loi, que Gaza ne serait plus incorporée dans le budget de l’Autorité palestinienne et parmi nos priorités ».

Cette menace relève de l’arme atomique dans les rapports entre la Cisjordanie et la bande de Gaza. « On n’est pas pressé », tempère Mahmoud Al-Aloul. Mais le fait même que Ramallah envisage une telle initiative trahit une ambiance délétère. Selon un sondage publié mardi par le Palestinian Center for Policy and Survey Research(PSR), 45 % des personnes interrogées estiment que l’absence d’un véritable gouvernement de réconciliation nationale à Gaza est due à l’Autorité palestinienne, alors que 15 % seulement l’attribuent au Hamas.

Pressions financières américaines

Sur le plan extérieur, la situation est également sombre. L’administration Trump, qui continue à préparer un plan de paix après avoir reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël le 6 décembre, exerce des pressions financières sur l’Autorité palestinienne pour la contraindre au dialogue. Elle obtient l’effet inverse. Washington a pris pour cible la mission de l’ONU pour les réfugiés palestiniens, l’Unrwa, en réduisant son apport au budget. « Nous finalisons notre plan pour la paix et nous le présenterons lorsque les circonstances seront bonnes », a écrit sur Twitter, mardi 20 mars, l’avocat Jason Greenblatt, envoyé spécial de Donald Trump.

Mahmoud Abbas rêve d’un cadre multilatéral improbable, pour sortir de la médiation américaine, exclusive depuis vingt-cinq ans. Il l’a répété le 20 février devant le Conseil de sécurité de l’ONU. Lors de cette visite aux Etats-Unis, M. Abbas a aussi subi des examens médicaux. Les spéculations sur sa santé déclinante ont redoublé de vigueur. « On n’a rien à cacher à notre peuple, assure Jibril Rajoub, secrétaire général du Fatah. Abou Mazen [surnom d’Abbas] est un être humain qui conduit le dossier le plus compliqué qui soit. Il a eu un problème à l’estomac, la biopsie n’a rien trouvé. Les articles récents sur le fait qu’il s’apprêterait à faire ses adieux politiques, c’est des fake news ! Tout le monde, y compris le Hamas et ceux qui souhaitent un accord de paix avec Israël, devrait prier pour qu’Abbas vive longtemps. C’est le dernier représentant du leadership palestinien historique. »

Succession du raïs

Le conseil national de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) se réunira le 30 avril, sans la participation du Hamas et du Djihad islamique. Il doit permettre de renouveler le comité exécutif et de discuter d’une nouvelle stratégie nationale. Ce qui se joue aussi est la succession du raïs. Celui-ci n’a jamais désigné un dauphin, mais Mahmoud Al-Aloul, 68 ans, a été nommé n° 2 du Fatah en 2017. Cet ancien gouverneur de Naplouse deviendrait le chef du parti par intérim pour 60 jours, en cas de décès du président.

Avant ces échéances, un autre rendez-vous se profile pour mesurer les forces en présence. Le 30 mars, des marches de protestation sont prévues pour dénoncer l’occupation. L’ambition, dans la bande de Gaza, est de rassembler des milliers de personnes le long de la clôture frontalière avec Israël, posant ainsi un défi sécuritaire à l’armée. Cette voie de la résistance populaire pacifique est considérée par ses partisans comme la dernière option possible pour les Palestiniens. « Mais ce ne doit pas être un coup sans lendemain, souligne le sociologue Jamil Hilal. Il faut un calendrier, une stratégie pour mobiliser les Palestiniens partout. Or au lieu de travailler avec les syndicats et les mouvements sociaux, la direction palestinienne reste avec les élites politiques et diplomatiques, derrière des portes closes. »