L’Armée syrienne libre, de la lutte contre Assad à la milice proturque

La branche modérée des rebelles syriens a été enrôlée par Ankara dans son offensive contre les Kurdes dans le nord du pays.

L’Armée syrienne libre (ASL) est de retour, mais dans un rôle inédit. La branche modérée de la rébellion syrienne, à l’agonie après la montée en puissance des groupes djihadistes et la perte de son bastion d’Alep-Est, reconquis par les forces pro-Assad en décembre 2016, a repris du service à l’occasion de l’offensive de l’armée turque contre le canton kurde d’Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie. Naguère à la pointe de la lutte contre le régime Assad, les rebelles jouent désormais le rôle de supplétifs des forces d’Ankara, au risque d’allumer une guerre kurdo-arabe potentiellement dévastatrice.

Des sources internes à l’opération parlent de 25 000 hommes déployés. La réalité, selon le centre d’études Jussoor, proche de l’opposition syrienne, se situerait plutôt entre 5 000 et 7 000. Le gros des troupes provient des brigades turkmènes de l’ASL – comme la brigade Sultan Mourad – culturellement proches de la Turquie, et de Faylaq Al-Sham, le bras armé des Frères musulmans syriens, qui évoluent dans l’orbite d’Ankara. D’autres groupes, comme le Mouvement de libération de Homs, le Front Shamiya, originaire d’Alep, et la Division Hamzah, soutenue par le Pentagone, ont aussi fourni des combattants.

Les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent des « rebelles new-look », rhabillés de pied en cap par l’armée turque, dotés de matériel neuf et parlant comme les hauts dirigeants d’Ankara. « Notre but est d’expulser les terroristes et les séparatistes de cette partie du territoire syrien », proclame Fateh Hassoun, le commandant du Mouvement de libération de Homs, en référence aux YPG (Unités de protection du peuple), la milice kurde à la tête d’Afrin. La Turquie voit d’un très mauvais œil cette formation paramilitaire du fait de ses liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan, avec lequel elle est en guerre depuis trente ans.

« Pas les moyens de dire non »

La transformation d’une partie de l’ASL en bras armé de la Turquie remonte à l’opération « Bouclier de l’Euphrate », lancée en août 2016 contre l’organisation Etat islamique (EI) dans le nord de la Syrie, entre Azaz et Djarabulus. Démoralisées par l’intervention militaire russe au côté du régime de Damas, de nombreuses factions rebelles avaient rallié cette campagne militaire. Même si l’offensive avait aussi pour but d’empêcher les paramilitaires kurdes de prendre pied sur la rive ouest de l’Euphrate, les combats avaient visé essentiellement les djihadistes. En plus d’un salaire fixe, les participants avaient l’assurance d’être épargnés par les chasseurs-bombardiers russes.

Le processus de mise sous tutelle des rebelles s’est accéléré durant l’été 2017. En réaction à la déroute d’Alep-Est, à l’arrêt du programme d’aide américain en juillet, et à l’écrasement de plusieurs groupes rebelles par les djihadistes de Tahrir Al-Cham dans la province d’Idlib, les reliquats de l’ASL ont décidé d’unir leurs forces au sein d’une « Armée nationale ». Rattachée théoriquement au « gouvernement » en exil de l’opposition à Gaziantep, dans le sud de la Turquie, cette structure, qui compte sur le papier 22 000 hommes, est placée dans les faits sous les ordres du pouvoir turc.

C’est lui qui a parrainé ces derniers mois l’entraînement et l’équipement de ces simili-soldats, payés, selon des témoignages convergents, 300 dollars par mois. Ankara, désormais partenaire de Moscou, ambitionne de faire de cette « Armée » un contrepoids aux Forces démocratiques syriennes (FDS), la coalition kurdo-arabe, dominée par les YPG, qui a délogé l’EI de Rakka avec le soutien des Etats-Unis. « Ce n’est plus l’ASL qu’on a connue, observe l’opposant Ayman Abdel Nour, directeur du site d’informations All4Syria. La Turquie crée des emplois. Les rebelles n’ont pas les moyens de dire non. Le conflit est plus que jamais prisonnier du jeu des grandes puissances. » « L’ASL est passée complètement dans l’orbite d’Ankara, renchérit un diplomate étranger. Elle était obligée de participer à cette offensive [turque à Afrin]. »

Représailles

Les rebelles veulent en profiter pour prendre leur revanche sur les YPG. En février 2016, la milice kurde s’était emparée de la bourgade arabe de Tal Rifaat et de l’aéroport de Menagh, deux possessions de longue date de l’ASL. Les cadavres d’une quarantaine d’insurgés, tués dans les combats qui avaient suivi, avaient été exhibés dans les rues d’Afrin, entassés sur la remorque d’un camion.

En juillet de la même année, les YPG avaient aussi aidé les forces loyalistes syriennes à boucler l’encerclement des quartiers orientaux d’Alep, prélude à leur chute. C’était un acte de représailles après les nombreux mortiers tirés par les rebelles sur le quartier kurde de Sheikh Maksoud. « La bataille d’Afrin risque d’être trop coûteuse, politiquement et en vies humaines pour l’ASL, s’inquiète Sinan Hatahet, du think tank Omran, proche de l’opposition syrienne. Les rebelles devraient limiter leur engagement à la reconquête de Tal Rifaat et Menagh. »

Si l’armée turque venait à assiéger la ville d’Afrin et que des rebelles lui prêtaient main-forte, les violences pourraient se propager à la rive orientale de l’Euphrate, contrôlée par les FDS, mais peuplée en grande partie de tribus arabes. L’analyste syrien Hassan Hassan met en garde contre le risque d’une nouvelle « guerre civile », un conflit ethnique qui s’ajouterait à la tragédie syrienne.