L’antisémitisme prêté à Jeremy Corbyn déchire le Parti travailliste (Philippe Bernard – Le Monde)

Le chef de file du Labour refuse d’adopter un code de conduite qui empêcherait le parti de critiquer le « racisme » d’Israël.

Accusé de complaisance envers l’antisémitisme, Jeremy Corbyn, le chef de file du Parti travailliste, n’en finit pas de se débattre. Fait sans précédent, trois journaux de la communauté juive britannique, The Jewish Chronicle, Jewish News et Jewish Telegraph ont publié, jeudi 26 juillet, une manchette et un éditorial communs proclamant leur « unité » face à « la menace existentielle pour la vie juive de ce pays que constituerait un gouvernement dirigé par Jeremy Corbyn ». Alors que le Labour « était jusqu’à récemment le parti naturel de la communauté juive », ces trois médias considèrent que l’organisation « a vu ses valeurs et son intégrité minées par le mépris corbyniste envers les juifs et d’Israël ».

Cette « une » exceptionnelle relance la querelle en cours sur le nouveau code de conduite contre l’antisémitisme que vient d’adopter le Labour. Mis en cause depuis deux ans à l’occasion de dérapages, le parti a décidé de reprendre à son compte une définition large de l’antisémitisme rédigée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). Adoptée par le Royaume-Uni et partiellement par le Parlement européen mais contestée, elle est assortie de onze exemples d’expressions et de comportements antisémites, dont sept font référence à l’Etat d’Israël.

« Droit de décrire la discrimination et les injustices »

En l’intégrant à ses règles, le Labour a choisi de ne pas reprendre quatre de ces exemples, notamment ceux qui consistent à accuser l’Etat d’Israël de« mener une politique raciste » et à « avoir à l’égard d’Israël un niveau d’exigence plus élevé qu’à l’égard d’autres pays ». Le parti justifie ces exceptions : assimiler ces opinions à de l’antisémitisme pourrait « conduire à priver les Palestiniens, y compris ceux qui sont citoyens israéliens et ceux qui les soutiennent, du droit de décrire la discrimination et les injustices auxquelles ils sont confrontés avec le vocabulaire de leur choix ».

Furieuse de ces exceptions, Margaret Hodge, 73 ans, une députée travailliste respectée dont la famille compte des victimes de la Shoah, a traité Jeremy Corbyn de « raciste et antisémite », mardi 17 juillet, dans l’enceinte du Parlement. En édulcorant la définition de l’antisémitisme, Jeremy Corbyn a « choisi de transformer le Labour en un espace hostile envers les juifs. Il a choisi de consacrer l’antisémitisme », a récidivé MmeHodge le lendemain dans le GuardianDepuis lors, elle est menacée de poursuites disciplinaires pour « conduite abusive ». Mais les dirigeants du parti, qui cherchent désespérément à éteindre la querelle depuis des mois, disent vouloir résoudre celle-ci « à l’amiable ». Mettre en accusation l’élue, ancienne ministre longtemps militante active contre l’extrême droite, serait du plus mauvais effet.

Rebâtir la confiance avec l’électorat juif

D’autant qu’entre-temps, des députés Labour ont pris le parti de MmeHodge. Lundi 23 juillet, ils ont rédigé une motion exigeant l’inclusion dans le code de conduite du parti de la totalité des exemples annexés à la définition de l’IHRA. Cette motion doit être mise au vote le 5 septembre. Si elle est adoptée, les instances dirigeantes du parti, et donc Jeremy Corbyn, devront en débattre et s’exprimer sur le sujet. Précisément ce que souhaitent ses promoteurs. Lundi, le leader du parti n’a pas participé à la réunion des députés, au grand dam de ces derniers.

La « une » accusatoire des journaux juifs « oblige le parti, qui aspire à gouverner au nom de tous, à réagir », a estimé, jeudi 26 juillet, Jonathan Ashworth, ministre dans le « cabinet fantôme » de M. Corbyn. Pour ce député, rebâtir la confiance avec l’électorat juif passe par l’acceptation de la définition étendue. Ce que M. Corbyn, vieux militant des droits des Palestiniens, ne souhaite visiblement pas. Largement exploité par les conservateurs, l’antisémitisme prêté au chef du Labour et dont il se défend, lui nuit. Selon un sondage, 48 % des Britanniques et même 29 % des électeurs travaillistes estiment qu’il n’agit pas suffisamment contre ce fléau. Au même moment, le Community Security Trust, organisation communautaire de vigilance, cite la querelle au Labour, avec les violences à Gaza, comme l’un des éléments d’actualité concomitant d’une recrudescence des agressions antisémites au Royaume-Uni.