En lançant son premier satellite militaire, l’Iran persiste dans la voie de la confrontation (Allan Kaval – Le Monde)

Les gardiens de la révolution ont utilisé une fusée d’un genre nouveau, qui montre pour la première fois leur maîtrise de technologies nécessaires à la mise au point de missiles de longue portée.

Les gardiens de la révolution ont réitéré mercredi 22 avril leur message à l’administration Trump : malgré l’impact désastreux de l’épidémie de Covid-19 dans le pays et les difficultés qu’elle alimente, la République islamique ne baisse pas la garde. A l’aube, l’armée idéologique du régime a annoncé la mise en orbite de son premier satellite militaire, Nour, grâce à une fusée d’un genre nouveau. Ce lancement, qui pourrait signaler un tournant majeur dans le développement du programme balistique iranien, intervient alors que les tensions entre Washington et Téhéran ne montrent, malgré la crise sanitaire mondiale, aucun signe d’apaisement.

A défaut de réagir immédiatement au lancement de la fusée Qased, le président américain, Donald Trump, a annoncé quelques heures plus tard et sur Twitter avoir donné l’ordre à la marine américaine « d’abattre » toute embarcation iranienne qui « harcèlerait » des navires de l’US Navy. Le tweet présidentiel faisait référence à un incident déjà vieux d’une semaine. La cinquième flotte américaine, déployée dans le Golfe persique, avait en effet publié le 15 avril des images d’une manœuvre menée par des dizaines de vedettes appartenant aux forces navales des gardiens de la révolution approchant de très près des navires américains.

L’ampleur de ce déploiement et sa médiatisation en ont fait un épisode marquant des tensions quotidiennes entre Washington et Téhéran. Cependant, les opérations de ce type ne sont pas exceptionnelles aux larges des côtes iraniennes, même dans les eaux internationales où l’Iran n’accepte pas la présence américaine.

Préoccupant pour Washington

Le lancement de la fusée Qased, une semaine plus tard, pourrait être plus préoccupant encore pour Washington. Mercredi, le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, l’a estimé contraire aux résolutions des Nations unies sur le programme iranien de missiles. « L’Iran devra rendre des comptes », a-t-il prévenu. De fait, ce développement interpelle au-delà du cercle restreint des spécialistes de prolifération qui observe à la loupe les progrès iraniens en matière de technologies balistiques et spatiales.

Dans le contexte propre à la République islamique et des enjeux de prolifération qui y sont liés, la mise en orbite réussie du satellite Nour importe moins que la nature de son lanceur. En l’occurrence, le nouvel engin employé mercredi diffère des appareils utilisés antérieurement par l’Iran pour ses satellites civils. Il dénote en effet et pour la première fois de la maîtrise par les gardiens de la révolution de technologies nécessaires à la mise au point de missiles de longue portée.

« Avec ce lancement, les gardiens de la révolution ont fait une démonstration technique d’un nouveau moteur, suffisamment sophistiqué pour être utilisé par des missiles balistiques intercontinentaux, estime Fabian Hinz, spécialiste des missiles iraniens au Centre James Martin pour les études sur la non-prolifération. Ils montrent à leurs adversaires qu’ils ont désormais la technologie de base nécessaire pour produire de telles armes à une plus grande échelle. » Officiellement et pour des raisons politiques et non techniques, Téhéran a fixé une limite historique de 2 000 kilomètres à la portée de ses missiles. Le lancement de mercredi pourrait indiquer à la partie adverse que l’Iran est prêt, si nécessaire, à s’en affranchir.

Une première étape vers la « puissance mondiale »

Dans un message manuscrit publié par une chaîne liée aux gardiens de la révolution sur l’application Telegram, leur chef, le général Hossein Salami, a décrit le lancement du satellite comme une première étape vers la « puissance mondiale », se félicitant de voir l’armée idéologique du régime se voir désormais dotée d’une « force spatiale ».

Le lancement de la fusée Qadem est intervenu à l’occasion de la date anniversaire de la création par l’ayatollah Rouhollah Khomeyni des gardiens de la révolution, le 22 avril 1979. Au cours de ses quatre décennies d’existence, cette force militaire parallèle a pris le contrôle des atouts militaires les plus importants de la République islamique, et notamment sa flotte de missile.

L’expertise balistique de l’Iran constituée à partir de la guerre Iran-Irak (1980-1988) a parallèlement donné naissance à une industrie autonome en la matière qui, contrôlée par les gardiens de la révolution, est un des piliers stratégiques de Téhéran. En témoignent les missiles iraniens qui ont visé les positions américaines en Irak en janvier pour venger l’assassinat à Bagdad dans une frappe aérienne américaine du général iranien Qassem Soleimani. A la tête de la Force Qods qui supervise l’action extérieure des gardiens de la révolution, M. Soleimani passait pour la clé de voûte du réseau d’influence régionale de Téhéran. Ses camarades au sein du système iranien ont donné, avec le lancement de Qased, une nouvelle preuve de leur montée en puissance.

C’est en effet sur une des bases des gardiens de la révolution, un site particulièrement sensible, que le lancement semble avoir eu lieu, en l’absence de tout représentant des autorités civiles. Dans son adresse hebdomadaire à son cabinet, le président Hassan Rohani n’en a fait nulle mention. Le nom de M. Rohani reste associé pour les plus durs du régime à l’échec de la tentative de l’ouverture diplomatique qui a permis la signature en 2015 de l’accord sur le nucléaire iranien signé avec les Etats-Unis, les Européens, la Chine et la Russie.

Avant que le pacte ne soit dénoncé unilatéralement par Donald Trump en mai 2018, des figures des gardiens de la révolution accusaient déjà ses promoteurs à Téhéran d’avoir bridé le développement des capacités stratégiques iraniennes. Deux après le retrait américain de l’accord marqué dans les derniers mois par des tentatives diplomatiques infructueuses, des accrochages et des actes de guerre ponctuels entre Téhéran, Washington et les alliés des Etats-Unis, les gardiens de la révolution ont fait avec le lancement de la fusée Qased un pas supplémentaire et spectaculaire sur la voie de la confrontation.