L’alliance Turquie-Iran-Qatar se renforce face à l’Arabie (Delphine Minoui – Le Figaro)

L’affaire Khashoggi a contribué à consolider un front régional antisaoudien, même si les divergences demeurent entre les trois pays.

Un nouvel axe anti-saoudien est-il en train de se consolider? Profitant de l’onde de choc suscitée par l’assassinat de Jamal Khashoggi, la Turquie et ses alliés régionaux, le Qatar et l’Iran, démultiplient les initiatives en faveur d’un rapprochement stratégique visant à faire bloc contre le royaume saoudien – et, par extension, contre les Émirats arabes unis, l’Égypte mais aussi l’Amérique de Trump, qui continue à ménager le prince héritier Mohammed Ben Salman. «Face à Riyad, des accords tactiques se mettent en place», observe Dorothée Schmid, directrice du programme Turquie et Moyen-Orient de l’Ifri, en évoquant des intérêts à la fois stratégiques et économiques.

En témoigne la visite, le 26 novembre, de l’émir du Qatar à Istanbul durant laquelle plusieurs protocoles de coopération ont été signés, notamment dans les domaines du commerce et des transports. Cette visite a été d’autant plus remarquée que Cheikh Tamim Ben Hamad al-Thani s’était déjà pressé, trois mois plus tôt, au chevet de la Turquie pour lui offrir 15 milliards de dollars d’investissement en pleine crise financière aggravée par les tensions diplomatiques avec Washington.

Déserte aérienne vers Téhéran

Dans le même temps, Doha vole aussi au secours de l’Iran. Le 27 novembre, Qatar Airways, la compagnie aérienne du petit émirat, a ainsi annoncé qu’elle augmenterait ses vols vers Téhéran et vers Chiraz. Ce geste hautement symbolique – à l’heure du retour des sanctions contre l’Iran, sous pression américaine, et de la suspension des vols d’Air France et d’autres compagnies internationales sur Téhéran – se lit aussi comme un défi adressé à sa concurrente régionale, Emirates Airlines (la compagnie phare des Émirats arabes unis). De leur côté, la Turquie et l’Iran n’ont cessé d’agir depuis juin 2017 pour briser le blocus terrestre, maritime et aérien imposé par l’Arabie saoudite au Qatar.

«Ce n’est pas vraiment une alliance, c’est une convergence de préoccupations»

Galip Dalay, chercheur non résident auprès de l’Institut Brookings de Doha

Pour autant, cette alliance tripartite reste limitée à quelques objectifs communs. «Ce n’est pas vraiment une alliance, c’est une convergence de préoccupations», nuance Galip Dalay, chercheur non résident auprès de l’Institut Brookings de Doha, en insistant sur la nécessaire distinction entre les relations turco-iraniennes et celles, plus solides, qu’entretiennent Ankara et le petit émirat gazier. «Le duo turco-qatarien a une base significative depuis un certain temps. Lors du printemps arabe de 2011, les deux pays ont soutenu les révolutionnaires. Aujourd’hui encore, ils appuient l’opposition syrienne contre Bachar el-Assad. Pour sa part, le Qatar est le premier à avoir manifesté son soutien à Ankara lors de la tentative de coup d’État raté de juillet 2016. Le rapprochement turco-qatarien est également stratégique: Ankara dispose d’une base militaire à Doha», rappelle-t-il.

«La Turquie, comme le Qatar, n’a jamais digéré l’éviction, en 2013, de Mohammed Morsi par l’armée égyptienne et le soutien ouvert accordé par Riyad au président Sissi»

Nihat Ali Ozcan, chercheur turc

Entre le Qatar et la Turquie, les affinités sont également idéologiques: les deux pays, connus pour être proches de la mouvance des Frères musulmans, contestent les ambitions hégémoniques saoudiennes sur le monde arabo-musulman, et plus particulièrement sunnite. «La Turquie, comme le Qatar, n’a jamais digéré l’éviction, en 2013, de Mohammed Morsi (ex-président issu des Frères musulmans) par l’armée égyptienne et le soutien ouvert accordé par Riyad au président Sissi. Depuis, la Turquie est devenue une sorte de base arrière de la mouvance frériste», estime le chercheur turc Nihat Ali Ozcan. Coupée de son leadership, cette base semble néanmoins plus symbolique que véritablement organisée.

Avec l’Iran chiite, les relations sont plus complexes. «Téhéran et Ankara sont sur la même ligne de défiance face à l’Arabie saoudite, mais aussi aux États-Unis et à Israël. Ainsi, la Turquie, qui ambitionnait d’augmenter le volume de ses échanges commerciaux avec Téhéran de 10 à 30 milliards de dollars, voit d’un mauvais œil les sanctions américaines liées au nucléaire iranien. Les deux pays ont également été parmi les premiers à dénoncer le transfert de l’ambassade américaine en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem», observe le spécialiste des relations internationales Murat Yesiltas, en charge des questions sécuritaires au sein du think-tank turc Seta.

Ankara veut des contreparties

À cela s’ajoutent des intérêts partagés, notamment la velléité commune de contenir le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). En 2017, les deux pays ont fait front contre le référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien. Sur les autres dossiers, tout oppose les deux pays voisins. «Tant qu’ils font face à la même menace, la Turquie et l’Iran peuvent travailler de pair pour contenir cette menace. En revanche, ils se font concurrence en termes de pouvoir régional», précise-t-il.

La question syrienne en est la meilleure illustration: si Téhéran s’obstine à soutenir Damas, la Turquie continue à appuyer l’opposition. Mais à l’inverse de Téhéran, plus figé sur ses principes, Ankara s’est également montré capable, par le passé, de revoir ses ambitions dans l’espoir d’obtenir certaines contreparties. «Avec l’affaire Khashoggi, Erdogan semble se résigner à monnayer une sortie de crise pour Riyad en espérant débloquer certains autres dossiers dans sa liste d’objectifs. Parmi eux, l’extradition – peu probable – des États-Unis de Fethullah Gülen ou encore certaines concessions sur le dossier syrien», relève Dorothée Schmid.