L’Allemagne s’inquiète d’une recrudescence de l’antisémitisme ( Thomas Wieder – Le Monde)

Les actes violents augmentent légèrement et les scandales sont de plus en plus fréquents.

Pas une semaine ne passe, en Allemagne, sans que l’antisémitisme fasse les gros titres de l’actualité. Il arrive même qu’il soit évoqué plusieurs fois dans la même journée. Mercredi 18 avril, trois affaires ont retenu l’attention de la presse allemande. L’une concerne l’agression, au cœur de Berlin, d’un Israélien de 19 ans qui portait une kippa et qui a été frappé par un autre jeune homme avec une ceinture.

L’attaque, qui a eu lieu dans le quartier bourgeois de Prenzlauer Berg, a eu d’autant plus de retentissement qu’elle a été filmée par la victime et diffusée sur les réseaux sociaux. Depuis, le jeune Israélien a révélé qu’il n’était pas juif mais d’origine arabe et athée, et qu’il avait voulu montrer « combien il est horrible, ces temps-ci, de se montrer comme juif dans les rues de Berlin ». Quant à son agresseur supposé, il a été arrêté, a annoncé la police, jeudi soir, précisant qu’il s’agissait d’un Syrien.

Deuxième affaire : la remise d’un prix Echo, l’équivalent des Victoires de la musique outre-Rhin, aux rappeurs Kollegah et Farid Band. Dans l’une de leurs chansons, ces derniers font un parallèle entre leurs corps et ceux des « prisonniers d’Auschwitz ». Depuis que la récompense leur a été décernée, le 12 avril, plusieurs lauréats ont rendu la leur en signe de protestation. Mercredi, le président du Conseil allemand de la musique, qui représente les professionnels du secteur, a annoncé à son tour sa démission du comité d’éthique du prix Echo.

Mise en garde contre l’instrumentalisation des chiffres

La troisième affaire, enfin, concerne une création théâtrale intitulée Mein Kampf, et dont la première devait avoir lieu à Constance (Bade-Wurtemberg), vendredi, jour anniversaire de la naissance d’Adolf Hitler. Présentée comme une farce sur la jeunesse du futur maître du IIIe Reich, cette pièce fait scandale avant même d’avoir été vue.

Mercredi, la presse a relayé les critiques ayant visé la direction du théâtre et le metteur en scène, un Allemand d’origine turque, qui ont eu l’idée d’offrir leur place aux spectateurs arborant une croix gammée. Aucune intention antisémite de leur part, se sont-ils défendus. Au contraire : leur idée, ont-ils assuré, est de tester la vénalité des spectateurs afin de voir combien sont prêts à s’afficher avec un symbole nazi en échange d’une place gratuite…

En 2017, 947 « incidents » antisémites ont été enregistrés, contre 590 en 2016. Soit une augmentation de 60 % en un an

Concomitantes mais très différentes, ces trois histoires reflètent assez bien ce qu’il en est de l’antisémitisme dans l’Allemagne aujourd’hui. Compte tenu de l’histoire du pays, où vivent environ 100 000 juifs (0,1 % de la population), le sujet est évidemment très sensible. Il reste en même temps difficile à appréhender dans sa globalité, et ce pour deux raisons.

La première est statistique. Le Centre d’information et de recherche sur l’antisémitisme, à Berlin, (RIAS) a enregistré 947 « incidents » pour 2017, le terme regroupant aussi bien des agressions physiques que des insultes lancées à des individus ou rédigées sous forme de graffitis, par exemple. En 2016, 590 incidents avaient été enregistrés, soit une augmentation de 60 % en un an.

Les responsables du RIAS mettent toutefois en garde contre l’instrumentalisation de ces chiffres. S’ils ont enregistré plus d’incidents d’une année sur l’autre, c’est aussi parce que la notoriété de leur organisation s’est accrue, et que davantage de personnes ont pris l’habitude de leur signaler des faits qui, dans le passé, seraient restés sous le radar.

« L’antisémitisme est redevenu banal »

Au niveau fédéral, le nombre de délits à caractère antisémite est assez stable. Certes, ils ont légèrement augmenté à partir de 2014-2015, après une baisse au début des années 2010. Mais ils étaient plus nombreux dans les années 2005-2009, époque où la police en recensait plus de 1 600 par an, contre 1 468 en 2016. Certains lieux, toutefois, semblent être plus visés aujourd’hui qu’hier, en particulier les écoles. Mais là aussi, le phénomène est difficile à appréhender. Après une série d’agressions ces derniers mois, le Conseil central des juifs d’Allemagne a récemment réclamé la mise en place de statistiques nationales, afin de mesurer la gravité du problème à l’école.

La seconde raison qui rend le sujet délicat à aborder est politique. Outre-Rhin, le débat sur l’antisémitisme est en effet directement connecté à celui sur l’immigration. « Avec l’afflux de musulmans, l’antisémitisme est redevenu banal. (…) Ceux qui font venir en Allemagne des millions d’ennemis d’Israël ne doivent pas s’étonner si le nombre d’attaques antisémites augmente dramatiquement », a ainsi réagi à l’agression de Prenzlauer Berg le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), dont certains membres ont tenu des propos antisémites.

Qu’un certain nombre d’agressions soit le fait de personnes de confession musulmane, nul ne le nie. Reste que les statistiques de la police rappellent que, dans 95 % des cas, les auteurs des délits antisémites enregistrés en 2017 étaient liés à l’extrême droite.

Indépendamment des statistiques, l’antisémitisme est en tout cas redevenu un fort sujet d’inquiétude en Allemagne. Il fait d’ailleurs partie des priorités de la nouvelle « grande coalition » entre conservateurs et sociaux-démocrates, comme en témoigne la création d’un poste de délégué interministériel à la lutte contre l’antisémitisme. Son titulaire, le diplomate Felix Klein, prendra ses fonctions le 2 mai.