L’affaire du tunnel du Hezbollah met le Liban dans l’embarras (Sunniva Rose – Le Figaro)

L’ONU a confirmé l’existence d’un tunnel en Israël, ce qui accroît la pression sur le gouvernement libanais.

Depuis plusieurs jours, les habitants de la petite ville libanaise de Kfar Kila se réveillent au bruit du vrombissement régulier de foreuses israéliennes. Malgré le brouillard épais et un mur de plusieurs mètres de haut, la partie supérieure des foreuses est clairement visible à partir de la place centrale de la ville, agrémentée d’un Dôme du Rocher miniature à la coupole dorée scintillante.

Collée à la «ligne bleue», la frontière israélo-libanaise, Kfar Kila fait face au village israélien de Metula, en Galilée. En 2012, Israël y a construit un mur aujourd’hui recouvert de graffitis propalestiniens et pro-Hezbollah. Une petite caméra installée cette semaine par Israël observe la route qui longe la frontière côté libanais fortement fréquentée par des véhicules blindés de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul).

Risquer un suicide politique

Mardi dernier, Israël a annoncé le lancement d’une opération baptisée «Bouclier du Nord» avec pour but de détruire un tunnel construit par le Hezbollah, puissant parti chiite libanais. Selon l’armée israélienne, il débute sous Kfar Kela et pénètre dans son territoire. Un deuxième tunnel a ensuite été découvert.

Le Hezbollah, qui observait un silence circonspect depuis l’annonce israélienne, a réagi du bout des lèvres jeudi après-midi via un communiqué publié après une rencontre avec le mouvement Amal, un allié politique. Sans nier l’existence d’un tunnel, le communiqué «prend note» des agissements «de l’ennemi israélien». «La résistance est prête à empêcher l’ennemi à mettre en œuvre ses objectifs», continue-t-il, un brin menaçant. Quelques heures plus tard, la Finul a reconnu l’existence d’un tunnel à Metula, après la visite d’une équipe sur place. Un «événement grave», selon la Finul, qui a indiqué suivre l’affaire de près.

Cette déclaration augmente la pression sur le Liban, pressé de réagir par Israël. Mais défendre l’opération représenterait un suicide politique au pays du Cèdre, qui considère Israël comme un pays ennemi. Il faut aussi prendre en compte le poids politique considérable du Hezbollah. Le premier ministre désigné, Saad Hariri, a appelé en début de cette semaine au calme et souligné qu’Israël viole «continuellement l’espace aérien et les eaux territoriales libanaises».

«C’est n’importe quoi, cette histoire de tunnel. Israël a juste peur du Hezbollah»

Le propriétaire d’un café

À Kfar Kila, la population locale défend de manière quasi unanime le Hezbollah. Le propriétaire d’un café affiche sa sérénité en regardant les foreuses israéliennes s’activer. «C’est n’importe quoi, cette histoire de tunnel. Israël a juste peur du Hezbollah», dit-il avec un haussement d’épaules, quelques heures avant la confirmation de la Finul. Selon lui, les photos et les vidéos publiées par l’armée israélienne de l’intérieur du tunnel ont en fait été prises à Gaza. «Le Hezbollah n’a pas besoin de tunnel pour attaquer Israël, il a assez de roquettes!» Les Israéliens estiment que le Hezbollah dispose de plus de 100 000 roquettes cachées au Liban.

La communication dans la ville est étroitement surveillée. Un permis de l’armée libanaise ne suffit pas pour y pénétrer, affirme aux journalistes une employée de la municipalité locale, contrôlée par Amal. Le maire doit s’entretenir au préalable avec un «deuxième groupe de personnes», dont l’identité n’est pas révélée. Une chose est sûre: rien n’échappe au Hezbollah dans son bastion du sud du Liban où il a construit son identité dans la lutte contre Israël.

«Les tunnels sont partout»

Même déni sur le site d’une usine à ciment qui cacherait l’entrée du tunnel de Kfar Kila, selon l’armée israélienne. Le portail est grand ouvert, mais plusieurs employés méfiants apparaissent rapidement. Derrière eux, un bâtiment à moitié terminé, avec plusieurs portes de garage au rez-de-chaussée et un appartement peint en blanc au premier étage qui semble habité. Le propriétaire ne semble pas inquiet des accusations israéliennes. «Il n’y a aucun tunnel ici», dit-il, pressé de mettre fin à la conversation.

Les voix anti-Hezbollah dans la région sont rares mais existent. «Les Israéliens ne sont pas bêtes, les tunnels sont partout», confie un monsieur d’une cinquantaine d’années d’un village chrétien proche de Kfar Kila. Il affirme avoir fait partie de l’Armée du Liban Sud, qui a combattu le Hezbollah et collaboré avec Israël jusqu’à son retrait de la région en 2000. Terrifié à l’idée que le Hezbollah sache qu’il parle aux médias, il préfère taire son identité.

«Une guerre avec Israël serait une bonne chose. Elle affaiblirait le Hezbollah et permettrait aux chrétiens de reprendre leur dû», pense l’ancien combattant, épuisé de vivre sous l’emprise du Parti de Dieu. Rien n’est moins sûr. Le Hezbollah est sorti renforcé de la dernière guerre en 2006 et est aujourd’hui plus puissant que jamais au Liban.