Dans l’affaire Mireille Knoll, l’octogénaire juive tuée en 2018, les nombreuses contradictions des suspects (Louise Couvelaire – Le Monde)

Alors que les deux hommes continuent de s’accuser mutuellement du meurtre de l’octogénaire de confession juive en mars 2018, une reconstitution doit avoir lieu jeudi 16 mai. Les investigations numériques pourraient également faire avancer l’enquête.

Ils ont passé près de huit heures à se renvoyer la balle, s’accusant mutuellement d’avoir poignardé à onze reprises Mireille Knoll, octogénaire de confession juive atteinte de la maladie de Parkinson, avant de mettre le feu au lit médicalisé sur lequel elle gisait, dans son appartement du 11e arrondissement de Paris. C’était le 23 mars 2018.

Un peu plus d’un an après le drame, l’enquête peine à avancer. La confrontation, qui s’est déroulée le 10 mai, n’a pas permis de déterminer qui, de Yacine Mihoub, le voisin « alcoolique, agressif et solitaire » (selon sa mère et sa sœur) de 29 ans, ou d’Alex Carrimbacus, un marginal sous curatelle renforcée « avec des manifestations caractérielles sévères » (selon le rapport d’un psychiatre) âgé de 23 ans, a porté les coups. Tous deux, jugés « immatures » et « violents » par leurs proches, ont des parcours chaotiques et des casiers judiciaires chargés.

Mis en examen pour homicide volontaire à caractère antisémite, vol aggravé et dégradation du bien d’autrui, les deux hommes ne s’accordent ni sur les raisons de leur présence chez Mireille Knoll cet après-midi-là ni sur le déroulement des événements, encore moins sur l’issue fatale et ses motivations. C’est ce que montre le dossier d’enquête, auquel Le Monde a eu accès. Difficile de suivre le fil de leurs récits respectifs, décousus et souvent incohérents. La reconstitution – qui devait avoir lieu jeudi 16 mai – pouvait être une nouvelle occasion de les mettre face à leurs nombreuses contradictions.

Des « menteurs »

Le meurtre de la vieille dame de 85 ans, survenu un peu moins d’un an après celui de Sarah Halimi – une retraitée de 65 ans de confession juive battue puis défenestrée au cri d’« Allahou akbar » par son voisin musulman de 27 ans –, avait suscité une vive émotion.

Cinq jours après le drame, une marche blanche avait rassemblé entre 10 000 et 30 000 personnes à Paris. Le président de la République, Emmanuel Macron, était présent à ses obsèques et s’était indigné contre l’« obscurantisme barbare » qui avait mené au meurtre de l’octogénaire et déclaré que le meurtrier l’avait assassinée « parce qu’elle était juive ». Un mobile avancé par Alex Carrimbacus et démenti par Yacine Mihoub.

Décrits comme des « menteurs » par leur entourage, les deux suspects, qui s’étaient rencontrés à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis (Essonne) avant de se recroiser par hasard dans les locaux d’une association parisienne, s’accordent sur un point : ils étaient bien là, dans l’appartement de Mireille Knoll, au moment de sa mort.

Yacine Mihoub la connaissait depuis qu’il avait 8 ans et lui rendait régulièrement visite dans son appartement du deuxième étage. Il prétend avoir invité son comparse – qu’il dit pourtant ne pas connaître « plus que ça » – à venir boire un verre chez elle. De son côté, Alex Carrimbacus la rencontrait pour la première fois et affirme avoir été appelé par son acolyte pour « un plan thunes », entendez un cambriolage.

« Il [Yacine Mihoub] a bien dit que les juifs étaient blindés et que voilà », a maintenu Alex Carrimbacus, le 10 mai, à propos des paroles qu’aurait prononcées Yacine Mihoub, musulman d’origine algérienne, quelques minutes avant la mort de l’octogénaire. Confirmant ainsi ce qu’il avait déclaré en garde à vue avant de se rétracter lors de son premier interrogatoire par la juge. « De jour en jour, je me rappelle de plus en plus de détails », a-t-il expliqué pour justifier ses revirements.

Investigations numériques

Ce jour-là, dans le salon de la victime, « ça a parlé de plein de choses (…), de la guerre de 39-45, de la libération de l’Algérie en 1962. (…) Je vous l’ai dit, c’était clair, il a juste dit que les juifs étaient friqués », a-t-il ajouté, soulignant qu’il n’avait pas fait le lien avec Mireille Knoll, dont il ignorait alors la confession. Cette dernière aurait été « un peu étonnée » par les propos de son jeune voisin, mais il n’y aurait « pas eu de dispute à ce sujet », précise Alex Carrimbacus.

Yacine Mihoub s’est empressé de réfuter : « Je n’ai jamais discuté de religion ou de la communauté juive avec elle. (…) Je n’ai jamais dit que la communauté juive était plus aisée qu’une autre. » Il a cependant concédé avoir évoqué la fin de la guerre d’Algérie, mais uniquement pour expliquer son nouveau tatouage – « 1962 » – à Mireille Knoll, qui l’interrogeait sur sa signification.

Mêmes allers-retours concernant les mots « Allahou akbar » que Yacine Mihoub aurait prononcés alors qu’il étranglait la victime – ce que l’intéressé nie. Au cours de la confrontation, Alex Carrimbacus a déclaré : « En garde à vue, j’avais dit qu’il avait dit Allahou akbar. Si je l’ai dit (…), c’est que c’était vrai, c’était très frais. Je n’avais pas dormi de la nuit jusqu’à mon interpellation. Je me rappelais de tout. » Pourtant, lors de son deuxième entretien avec la psychologue, le 11 décembre 2018, il avait réaffirmé que son acolyte n’avait jamais prononcé ces mots : « J’ai dit des grosses bêtises parce que je suis très alcoolisé, que je rigole devant les policiers… Je ne sais même pas pourquoi je dis ça. »

L’enquête de voisinage n’a pas permis de faire la démonstration de tensions, ni dans l’immeuble ni dans le quartier : « Aucune des personnes croisées ne nous signalait des problèmes liés à la présence dans la résidence de différentes communautés religieuses et/ou de familles d’origines géographiques différentes. (…)Toutes s’accordaient plutôt à dire qu’il faisait plutôt bon vivre », écrivent les policiers dans un rapport daté de juillet 2018.

En revanche, les investigations numériques réalisées sur les ordinateurs présents dans l’appartement de Zoulikha K., la mère de Yacine Mihoub, situé au septième étage, ont révélé plusieurs données ne « pouvant être directement mises en relation avec les faits », mais qu’il « semble utile de faire ressortir », est-il indiqué dans le rapport des enquêteurs remis fin mars aux deux juges d’instruction.

Menaces verbales

L’analyse d’une unité centrale a révélé, via une recherche par le mot-clé « Israël », la consultation, l’avant-veille du meurtre, d’un site évoquant le boycott israélien. Par ailleurs, l’examen des recherches effectuées sur Google a fait remonter l’existence de quatre requêtes dans les trois jours qui ont précédé le drame : « charte islamiste actualité », « quels sont les objectifs fondamentaux de la charte de l’OLP », « charia islamique », « organisation de la libération de la Palestine ». Un an plus tôt, une chaîne vidéo évoquant la présence de « trop de juifs à la TV » avait été consultée.

L’examen d’un ordinateur portable a également montré les recherches suivantes, réalisées en novembre 2017 : « coran sourate sur les juifs », « frères musulmans France », « islam salafiste » et la consultation d’un article intitulé « La haine des chrétiens et des juifs est inscrite dans le Coran ». Difficile cependant de savoir qui a procédé à ces recherches, l’appartement étant occupé par la mère, la fille et le fils (Yacine).

Lors de son audition deux jours après les faits, Myriam, la demi-sœur de Yacine Mihoub, a déclaré au sujet de son frère et de l’islam : « Il ne parle pas arabe. Il boit de l’alcool. Il n’est pas pratiquant. Il ne fait ni le ramadan ni la prière. Il n’y connaît rien. » Le suspect affirme quant à lui n’être habité par aucun sentiment antisémite.

Mais un événement survenu en janvier 2015, alors qu’il était incarcéré à Fleury-Mérogis a été versé au dossier : il s’agit de plusieurs inscriptions découvertes par un gardien sur le mur de sa cellule, « Les frères Kouachi ne sont pas mort[s] pour rien », et « A Coulibaly », assorti du dessin d’une tête de mort. Ont également été retrouvés des livres, reportages et documentaires axés sur Ben Laden, Mohamed Merah, le djihad, la charia officielle… « Vous soutenez les actes des frères Kouachi ? », l’interroge-t-on alors. « Pas du tout », répond-il. « Pourquoi vous avez écrit ça, alors ? » « Parce que je souhaite la paix à tout le monde. Moi, je respecte la mort de tous. » « J’ai fait une connerie », conclut-il après avoir précisé qu’il compatissait « pour les enfants qui meurent chaque jour en Israël ».

Il n’a pas fallu longtemps aux enquêteurs pour entendre parler des antécédents d’agressivité du jeune voisin de Mireille Knoll. Un mois avant le meurtre, il a adressé des menaces verbales à un vendeur de kebab qui lui demandait de payer sa barquette de frites. Rebelote dans une brocante, dont il est sorti sans payer les objets choisis après avoir menacé la vendeuse. Dans les deux cas, un inconnu « plus jeune », que Yacine Mihoub avait décrit comme un « Marseillais qui sortait de prison », l’attendait dehors. « Le Marseillais » est le surnom qu’il donne à Alex Carrimbacus.

« Tu vas me le payer »

Soupçonné de vandalisme et de jeter des bouteilles en verre dans la cour de l’immeuble et sur les passants depuis la fenêtre de l’appartement de sa mère, Yacine Mihoub est bien connu des services de police – et de l’infirmerie psychiatrique de la Préfecture de police – pour des faits de violences et des menaces de mort réitérées – il menaçait de « faire sauter le magasin » Monoprix dans lequel il travaillait, à la suite de son licenciement.

Il a également été incarcéré pour agression sexuelle sur mineur. Il s’agissait de la fille de 12 ans de l’aide à domicile de Mireille Knoll. Un acte que la vieille dame lui avait « naïvement » pardonné, selon le témoignage de l’un de ses fils. Mireille Knoll, une femme « avenante » et « extrêmement gentille », selon son entourage, « juive de cœur » mais non pratiquante – « elle ne mettait pas en avant son côté juif », a déclaré un voisin aux policiers – avait même lancé une collecte à la mort de Sabrina, la sœur de Yacine, décédée d’une crise d’épilepsie en 2017.

Incarcéré à ce moment-là, Yacine Mihoub n’avait pas pu se rendre à son enterrement, en Algérie, ce qu’il aurait reproché à Mireille Knoll. « Tu vas me le payer », aurait-il déclaré à la vieille dame l’après-midi du meurtre, selon le témoignage d’Alex Carrimbacus. Yacine Mihoub reconnaît avoir parlé de Sabrina, mais nie les menaces.

Yacine Mihoub, qui se dit préparateur de commandes, avance pour sa défense qu’il connaissait sa voisine depuis son enfance et qu’il la savait peu fortunée. « C’était une sorte de grand-mère spirituelle, la grand-mère que je n’ai pas eue », a-t-il déclaré. Il affirme que son comparse aurait tué Mireille Knoll pour la voler et « parce que c’est un psychopathe ». Lui-même était dans le salon au moment des faits, affirme-t-il, et dit avoir accouru dans la chambre en entendant hurler « Marcel » (au lieu de « Marseillais »). Il aurait alors vu Alex Carrimbacus porter deux coups de couteau et dit être parti vomir aux toilettes.

Cinq départs d’incendie

De son côté, Alex Carrimbacus affirme que Yacine Mihoub était imbibé de Porto (au moins dix à onze verres) et déclare avoir entendu Mireille Knoll l’appeler à l’aide : « Marcel, Marcel, viens », alors qu’il fumait « une clope à côté de la télé au bord de la fenêtre »« Au moment où je suis entré, je vois Yacine donner un coup de couteau dans la gorge de Mme Knoll avec plusieurs coups de couteau dans le dos (…)et il redonne un coup dans la gorge et dans le torse. (…) J’étais tétanisé de peur (…), il a dit “elle est morte elle est morte” (…). »

Les deux hommes soutiennent avoir été menacés par l’autre s’ils parlaient. Alex Carrimbacus a avoué avoir aidé Yacine Mihoub à mettre le feu à l’appartement (cinq départs d’incendie) et avoir volé un chéquier, des petites horloges en or et des boîtes de bijoux.

Il aurait ensuite mis le tout dans un sac de sport pour le monter chez la mère de Yacine Mihoub, Zoulikha K., mise en examen du chef de destruction ou de modification des preuves d’un crime. Soupçonnée d’avoir nettoyé l’arme blanche ayant pu servir à tuer l’octogénaire, elle a été placée sous contrôle judiciaire. Le couteau n’a pas été retrouvé.