« Le Labour a un réel problème d’antisémitisme » (Philippe Bernard – Le Monde)

Depuis l’élection de Jeremy Corbyn, militant pro-palestinien,  à la tête du Parti travailliste, en 2015, ce dernier fait l’objet  de vives critiques. Justifiées, pour l’historien David Feldman.

David Feldman est historien, di­recteur de l’Institut pour l’étude de l’antisémitisme à Birkbeck University London. Il revient aux racines des dérapages antisémites qui émaillent le discours du Parti travailliste.

Le Labour est confronté à des ­accusations d’antisémitisme depuis trois ans, ­autrement dit depuis l’élection à sa tête de Jeremy Corbyn, militant propalestinien de longue date. S’agit-il de manœuvres pour le renverser ou d’un problème réel grave pour la gauche ­britannique ?

Je poserais la question différemment : le ­Labour a un réel problème d’antisémitisme. Les déclarations antisémites de certains membres sont largement documentées et le parti a eu du mal à reconnaître cette réalité et à la traiter. En même temps, il est exact que ­Jeremy Corbyn a des opposants à l’intérieur du Labour et des ennemis à l’extérieur. A ­l’évidence, ces problèmes d’antisémitisme donnent aux uns et aux autres des arguments pour l’attaquer. Mais le fait que ces ­dérapages sont utilisés ­contre lui ne signifie pas qu’ils n’existent pas.

Diriez-vous que Jeremy Corbyn a laissé l’antisémitisme proliférer au Labour ?

M. Corbyn est face à un dilemme politique car certains propos antisémites sont tenus par des gens qui sont ses amis ou ses supporteurs. L’exemple le plus clair est le discours de Peter Willsman, ce proche du leader qui a déclaré lors d’une réunion de la direction du Labour [comme en atteste un enregistrement rendu public le 30 juillet] que les accusations d’antisémitisme étaient le fait de « fanatiques de Trump » au sein de la communauté juive.

Corbyn avait soutenu son élection à la direction du parti, et il n’a pas dit un mot en entendant cela. Plus généralement, la question ­israélo-palestinienne suscite de vifs débats dans lesquels l’opposition à Israël s’exprime parfois de manière antisémite. Cela crée un autre dilemme pour M. Corbyn, qui est lui-même très proche de la cause palestinienne.

Ne pose-t-il pas une frontière nette entre la critique de la politique d’Israël et l’antisémitisme ?

Il n’a pas toujours été capable de voir le ­moment où la critique d’Israël rejoint un discours antisémite. Lui-même a été associé à des organisations qui franchissent cette frontière. Il s’agit en général de personnes envers les­quelles il a exprimé de la solidarité, plutôt que des propos qu’il a lui-même tenus. Il y a ­cependant cet enregistrement, datant de 2013, dans lequel il affirme, à propos d’un groupe de « sionistes », qu’ils « ne comprennent pas l’ironie britannique » en dépit du fait « qu’ils vivent dans ce pays depuis très longtemps ».

Tout le monde peut commettre un dérapage verbal, mais ce qui est décevant, c’est qu’il n’a rien trouvé à y redire lorsque la vidéo a été rendue publique en août. Il s’est défendu en affirmant qu’il critiquait alors le sionisme en tant qu’idéologie ­politique et n’utilisait pas ce mot pour désigner les juifs. Pourquoi, dès lors, a-t-il parlé de ces personnes comme si elles étaient en dehors de la communauté britannique ?

Pourquoi le leader du Labour, qui se veut foncièrement antiraciste, peut-il ainsi ­déraper ?

Jeremy Corbyn est très bon pour reconnaître l’antisémitisme quand il vient de la droite mais beaucoup moins quand il s’exprime à gauche. Ce n’est pas seulement une question de personne, mais aussi de culture politique. Le ­racisme est désormais associé pour la gauche à une question touchant des gens de couleur, ou vivant des situations de pauvreté et d’exclusion.

Le chef du Labour voit les juifs britanniques comme des Blancs, membres pour la ­plupart de la classe moyenne, et il les associe à Israël, qui est ce pays puissant traitant les ­Palestiniens de façon injuste. Les Britanniques de gauche ont du mal à voir les juifs comme des victimes d’une forme de racisme.

Certains des militants qui défendent ­Jeremy Corbyn contre les accusations d’antisémitisme sont issus de l’immigration postcoloniale. Pèsent-ils dans la déconnexion entre antiracisme et lutte contre l’antisémitisme que vous décrivez ?

Il existe un fossé de plus en plus profond entre l’antiracisme et la lutte contre l’antisémitisme. La minorité musulmane est très sensible à la question palestinienne, mais je ne crois pas qu’elle soit à l’origine de ce fossé, qui est antérieur à son émergence.

L’origine de ce phénomène est à rechercher dans l’intérêt de plus en plus fort porté par la gauche au legs du colonialisme. Pendant les vingt années qui ont suivi la seconde guerre mondiale, l’antisémitisme était souvent perçu comme une déclinaison des préjugés dont étaient victimes les gens de couleur. Antiracisme et lutte contre l’antisémitisme allaient alors de pair.

Mais dans les années 1960 et 1970 s’est développée une conscience du poids de l’héritage colonial dans la production du racisme. Au Royaume-Uni, cela a correspondu au moment où Israël a été de plus en plus perçu comme un héritage de l’impérialisme britannique au Moyen-Orient, et comme un Etat ­colonial ­lui-même. Dès lors, la manière dont Israël traite les Palestiniens a été souvent vue comme une conséquence du colonialisme européen et, bien sûr, de la propre expansion d’Israël au-delà de ses frontières internationalement reconnues.

Considérez-vous l’histoire impériale ­britannique et son mandat sur la Palestine [1920-1948] comme un facteur spécifique au Royaume-Uni en matière d’anti­sémitisme ?

L’évolution à l’œuvre au sein de la gauche n’est pas foncièrement différente de celle observée en France ou en Allemagne, mais elle a une dynamique particulière. Par exemple BDS, le mouvement de boycott d’Israël, est plus fort ici que sur le continent, comme l’était aussi le mouvement antiapartheid, lui aussi dirigé contre le colonialisme. Cela procède d’une tradition politique caractéristique de la gauche britannique.

Le fait que les juifs britanniques ont été protégés des persécutions nazies a-t-il des conséquences sur leur image dans la société ?

La conscience de la Shoah est très forte parmi les juifs britanniques. Mais il existe une rivalité entre les méfaits du colonialisme et le génocide en matière de reconnaissance publique et de mémoire. Un mémorial de l’Holocauste va être érigé sur fonds public, à Westminster. Rien de tel n’est prévu pour reconnaître la traite ­négrière par les Britanniques et son importance dans la culture et le développement de ce pays. De tels choix produisent des tensions.

Le Labour vient d’adopter la définition de l’antisémitisme de l’Alliance interna­tionale pour la mémoire de l’Holocauste afin de pouvoir mieux réprimer les ­dérapages. Considérez-vous que cette ­décision peut apaiser la querelle ?

Cette définition [« L’antisémitisme est une certaine perception des juifs qui peut s’exprimer par de la haine envers les juifs () »], adoptée en 2016 par huit pays dans des circonstances complexes [en réaction à la conférence de l’ONU de Durban de 2001, qui a assimilé le sionisme au racisme], est trop vague et n’aide pas à reconnaître le langage antisémite. Elle est ­assortie de onze exemples illustratifs qui ont fini par prendre le pas sur la définition elle-même mais n’embrassent pas la totalité des cas d’antisémitisme.

Cette définition, que je trouve discutable, a pris de l’importance pour les organisations juives. A mesure que la crise s’est amplifiée au Labour, elle est devenue un symbole. Son adoption est le signe que le parti prend ce problème au sérieux.

Un conseiller de l’ambassade d’Israël à Londres a été filmé en 2017 par Al-Jazira en caméra cachée, en train de discuter de la manière de compromettre un ministre britannique propalestinien. Israël cherche-t-il à compromettre Jeremy Corbyn ?

Tout ce que je viens de vous dire souligne que le problème du Labour a des racines britanniques. Même s’il y a des interférences extérieures, et je n’ai aucune preuve que ce soit le cas, les gens engagés dans cette politique au Royaume-Uni ne sont pas des marionnettes. Ils raisonnent par eux-mêmes.

Le gouvernement d’Israël craint-il la potentielle arrivée au pouvoir de Jeremy Corbyn ?

Pour la première fois de notre histoire, nous avons un leader du Parti travailliste dont la cause palestinienne a été le grand combat. Il appartient aux responsables israéliens de savoir s’ils trouvent cela alarmant ou non.

Mais un point-clé, souvent oublié dans ce débat, est que le Labour continue de militer en faveur d’une solution à deux Etats, dont l’un est l’Etat d’Israël constitué en Etat juif, ce qui est une position sioniste. Même le document que M. Corbyn a tenté en vain de faire adopter par son parti [qui tendait à exclure du champ de l’antisémitisme le fait de qualifier de « raciste » l’Etat d’Israël, sa politique et sa fondation] n’y déroge pas. Je pense donc que l’antisionisme du Labour a beaucoup été exagéré.