Kenneth Weinstein : « Trump veut restaurer la crédibilité de la puissance américaine »

Dans une tribune au « Monde », Kenneth Weinstein, directeur du think tank proche des néoconservateurs Hudson Institute, remarque que Donald Trump veut sortir le pays de l’inaction de son prédécesseur, Barack Obama.

Tribune. La première année de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis a suscité des interrogations chez nos alliés, comme au sein de la communauté d’experts des think tanks de Washington. Aucun président depuis la seconde guerre mondiale n’est en effet arrivé au pouvoir avec une expérience si éloignée de la bulle washingtonienne et une vision si opposée à celle de ses prédécesseurs en matière de politique étrangère. Cependant, la personnalité et le style hétérodoxes du président ne doivent pas empêcher un examen sérieux, loin des cris d’orfraie et des postures partisanes, du bilan et des priorités stratégiques de cette administration après un an au pouvoir.

Quelle est la vision du monde de l’administration Trump ? Elle est certes multiple. Le président est connu pour ses critiques anciennes des accords de libre-échange et son impatience vis-à-vis d’un partage de fardeau déséquilibré avec les alliés, une critique déjà exprimée par Barack Obama.

Certains conseillers du président représentent une vision assez classique du leadership américain défendu par les républicains : Rex Tillerson, secrétaire d’Etat, apporte un pragmatisme issu du monde des affaires, tandis que les trois généraux entourant le président, James Mattis, le secrétaire à la défense, John Kelly, le directeur de cabinet et H.R. McMaster, le conseiller à la sécurité nationale, assurent une expérience considérable, en particulier au Moyen-Orient.

Des rivaux géopolitiques prioritaires

Ce qui caractérise la présidence Trump en politique étrangère est une volonté de restaurer la crédibilité de la puissance américaine dans un monde concurrentiel où les rivalités géopolitiques prennent le plus souvent le pas sur les opportunités de coopération. Rivaux géopolitiques, au premier rang desquels se trouvent la Chine et la Russie, acteurs révisionnistes comme l’Iran et la Corée du Nord : l’administration a clairement défini ses priorités.

Cette doctrine est exprimée dans la « Stratégie nationale de sécurité » publiée en décembre, en opposition directe avec le même document de l’administration Obama en 2015 appelant à tempérer le leadership par une « patience stratégique ».Cette patience était le fruit d’une confiance dans les tendances profondes de la globalisation, les évolutions technologiques, les liens commerciaux et culturels. Combien de fois le président Obama ou son secrétaire d’Etat, John Kerry, ont-ils répété que les agressions russes ou la violence de l’organisation Etat islamique n’avaient pas de place au XXIe siècle, comme si un déterminisme historique bien commode allait s’occuper de ces menaces à notre place. Mais le retrait américain a encouragé nos adversaires stratégiques, une dégradation que l’administration Trump veut enrayer.

Qu’on ne s’y trompe pas, l’inaction du président Obama a été un catalyseur pour les crises qui agitent le monde aujourd’hui. Cela s’est notamment vu en Syrie où, malgré sa mise en garde à Al-Assad quant à l’existence d’une « ligne rouge », le président Obama n’est au final pas passé à l’action lorsque le régime de Damas a gazé sa propre population civile en 2013. Trump a, quant à lui, choisi la voie de l’action. Après l’attaque chimique de Khan Cheikhoun le 4 avril 2017, il n’a eu aucune hésitation à ordonner des frappes de missile pour faire respecter le droit international en Syrie afin de rétablir la crédibilité de la parole américaine en cas d’utilisation d’armes de destruction massive.

Une politique d’endiguement régionale de l’Iran

Les Etats-Unis prennent la menace nord-coréenne au sérieux et se sont posés en leadeur dans l’élaboration d’une riposte internationale. L’administration veut clairement éviter l’alternative entre la résignation à un rapport de dissuasion avec une Corée du Nord armée de missiles balistiques nucléaires (un état de fait que tous les prédécesseurs de Trump ont aussi rejeté) et une intervention militaire aux conséquences incertaines. L’administration a bâti une coalition internationale pour imposer de nouvelles sanctions et encourager la Chine à accroître la pression sur Pyongyang. A cet égard, les alliés des Etats-Unis sont essentiels, au premier rang desquels le Japon de Shinzo Abe, avec qui Donald Trump s’est entretenu plus d’une vingtaine de fois l’an passé, et qu’il a rencontré en personne cinq fois.

En Afghanistan, l’administration Trump se veut avant tout pragmatique. Elle a augmenté la présence dans le pays tout en réduisant l’aide qui était apportée au Pakistan voisin, un partenaire jugé peu fiable. Au Moyen-Orient, le président veut renouer le lien avec les alliés traditionnels des Etats-Unis, au premier rang desquels l’Arabie saoudite, l’Egypte et Israël, en particulier dans le cadre de la montée en puissance révisionniste de l’Iran.

Les partenaires des Etats-Unis se sont inquiétés de la priorité accordée à la négociation d’un accord sur le nucléaire avec Téhéran, au demeurant très imparfait, au détriment des autres questions régionales, en particulier la catastrophe syrienne. A cet égard, l’administration a annoncé sa volonté de mettre en place une politique d’endiguement régionale de l’Iran et de renforcer l’accord nucléaire, en particulier en le complétant par une initiative sur les missiles balistiques, en partenariat avec la France, en pointe en Europe sur ces sujets.

Par ailleurs, l’administration, par les voix du président et de son vice-président Mike Pence, a apporté son soutien au mouvement de manifestations contre le régime théocratique de Téhéran, rompant avec le silence du président Obama lors des affrontements entre pouvoir et opposition en 2009.

Renouer avec un leadership robuste

Force est de constater que le président est bien reçu au Moyen-Orient par nos alliés. Respectant ainsi une promesse de campagne, Trump a aussi voulu mettre fin à ce que de nombreux Américains considéraient comme une injustice historique en annonçant le déplacement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. On notera que cette décision n’a certainement pas entraîné le chaos que les Cassandre de Paris, Berlin, Bruxelles ou Washington annonçaient avec certitude.

Le président est-il antieuropéen ? Il fut certes très critique de l’OTAN et de l’UE pendant la campagne, des propos regrettables. Mais les Européens doivent comprendre qu’au-delà de la brutalité du style Trump, ses critiques sur les dépenses de défense des Européens sont largement partagées aux Etats-Unis. Trump a par ailleurs augmenté la participation américaine à l’initiative de réassurance de l’OTAN des alliés baltes et polonais face à la menace russe.

Les Etats-Unis ont par ailleurs annoncé leur volonté de vendre des armes aux forces ukrainiennes, rompant avec l’opposition de l’administration Obama. Le président Trump entretient des relations cordiales avec l’immense majorité des chefs d’Etat européens, au premier rang desquels se trouve naturellement le président Macron. Au-delà des convergences stratégiques qui unissent les deux hommes, sur la question du terrorisme notamment, et malgré des désaccords réels, notamment sur le climat, on ne peut que se réjouir de la bonne entente personnelle qui semble caractériser la relation aujourd’hui.

Il est parfaitement légitime de critiquer ces politiques. Mais les Européens ne peuvent se satisfaire d’une posture moralisatrice d’opposition au président en espérant que son successeur soit plus agréable. Il est important, dans le brouhaha actuel, de distinguer le signal du bruit, les Tweet impulsifs de la politique réelle, les évolutions liées à la personne du président de ce qui relève d’une volonté plus profonde de renouer avec un leadership robuste sur la scène internationale, dans un monde de conflits et de rivalités de puissance.