Jusqu’où peut aller le bras de fer russo-turc en Syrie? (Delphine Minoui et Alain Barluet – Le Figaro)

DÉCRYPTAGE – Vladimir Poutine veut regagner une influence centrale au Proche-Orient, tandis que Recep Tayyip Erdogan poursuit en Syrie ses ennemis kurdes, au risque d’une collision frontale.

Ils se sont imposés comme les deux nouveaux maîtres du jeu régional. Profitant du désengagement américain et de la faiblesse des Européens, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan ne cessent d’avancer leurs pions en Syrie, et maintenant en Libye. Tantôt ennemis, tantôt alliés, leur aventurisme moyen-oriental répond avant tout à des ambitions d’ordre stratégique.

● Quels objectifs Vladimir Poutine poursuit-il en soutenant Damas?

Le soutien russe inconditionnel au régime de Bachar el-Assad est la pierre angulaire de l’objectif que s’est fixé Vladimir Poutine: regagner une influence centrale au Proche-Orient. Dans cette logique, Moscou permet et accompagne, notamment grâce à son aviation, la dynamique militaire du dirigeant syrien, qui a promis de reprendre chaque pouce de territoire perdu. La chute d’Idlib lui permettrait de crier victoire. Mais l’escalade autour du dernier bastion rebelle soutenu par la Turquie contrarie les plans de Moscou, qui misait sur un équilibre entre Ankara et Damas. Elle place les Russes en première ligne face à Recep Tayyip Erdogan, qui a choisi la surenchère militaire. «Le pire scénario», réagissait récemment le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. Après trois rounds de négociations infructueux avec la Turquie, et à quelques jours d’un sommet prévu le 5 mars – désormais caduque -, les deux pays ont frôlé la guerre avec la mort jeudi de 33 soldats turcs près d’Idlib et les appels d’Ankara à riposter.

Entre Moscou et Ankara, le bras de fer s’est durci avec l’intensification, il y a quelques mois, de l’offensive russo-syrienne pour regagner cette poche de résistance du Nord-Ouest syrien.

«Un an et demi après la signature du mémorandum en septembre 2018 entre la Russie et la Turquie, Moscou fait le constat qu’Ankara a failli à ses engagements portant sur la distinction qu’elle devait opérer entre groupes terroristes affiliés au Hayat Tahrir al-Cham (ex-Front al-Nosra, relié à al-Qaida, NDLR) et les djihadistes dits modérés», explique Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe à Moscou. La Russie tance la Turquie pour ne pas avoir pu instaurer la zone démilitarisée de 12 à 15 kilomètres, le long de sa frontière en Syrie, prévue par les accords de Sotchi.

La Russie trouverait au fond normal que Damas contrôle tout le territoire syrien, mais en même temps, elle se rend bien compte qu’elle ne peut se quereller frontalement avec la Turquie – ni avec l’Iran d’ailleurs

Mariana Belinkaya, chroniqueuse au journal Kommersant et chercheuse à l’Institut Carnegie

Inversement, Moscou se voit reprocher par Ankara de bombarder indistinctement cibles civiles et militaires syriennes à Idlib – mais aussi la mort de plus de 50 soldats turcs en Syrie au mois de février. «La Russie trouverait au fond normal que Damas contrôle tout le territoire syrien, mais en même temps, elle se rend bien compte qu’elle ne peut se quereller frontalement avec la Turquie – ni avec l’Iran d’ailleurs», affirme Mariana Belinkaya, chroniqueuse au journal Kommersant et chercheuse à l’Institut Carnegie.

D’autant que Moscou et Ankara se font face dans une autre crise, en Libye. Un pays où Vladimir Poutine estime avoir une revanche symbolique à prendre sur l’intervention occidentale de 2011, qu’il n’a jamais digérée. Et où il poursuit des objectifs difficilement compatibles avec ceux de la Turquie. En soutenant le maréchal Khalifa Haftar – tandis qu’Ankara épaule le gouvernement de Tripoli avec l’appui de combattants syriens dans ce pays qu’elle considère comme une ex-zone d’influence ottomane -, le chef du Kremlin espère notamment transposer sa «méthode» de lutte contre le djihadisme pour apparaître, là encore, comme un acteur incontournable au Proche-Orient.

● Que cherche Recep Tayyip Erdogan dans son aventurisme syrien?

Dès le début de la révolution syrienne, en mars 2011, la Turquie a immédiatement choisi son camp: celui de l’opposition, en misant sur la chute de Bachar el-Assad. Avec ses 900 kilomètres de frontière commune avec la Syrie, elle s’impose rapidement comme la base de repli des soldats déserteurs, des dissidents anti-Assad et des civils fuyant la guerre. C’est également par cette frontière qu’ont transité les armes fournies par différents pays (États-Unis, France, Qatar, Arabie saoudite, etc.), de même que les futurs candidats au «djihad» arrivés tout droit d’Europe. C’est, ironie de l’histoire, l’interventionnisme militaire russe en Syrie qui, à partir de 2015, pousse Ankara à revoir sa stratégie syrienne.

Très vite, les équilibres s’inversent en faveur du régime d’Assad. Soutenu par Moscou, mais également par Téhéran, Damas parvient, en 2016, à reprendre plusieurs enclaves rebelles, dont la très stratégique Alep-Est. Entre-temps, l’inévitable se produit: en novembre 2015, l’aviation turque abat un chasseur russe à la lisière de l’espace aérien syrien. Hors d’elle, la Russie impose des sanctions, avant que les relations ne s’apaisent au profit d’un pragmatisme de circonstance.

Après avoir misé aveuglément sur la chute d’Assad, Erdogan est passé d’une politique anti-Damas à une politique anti-PKK

Yasar Yakis, ex-ministre des Affaires étrangères

C’est également l’époque où Ankara se met en tête d’en découdre avec les milices kurdes du Nord syrien, considérées comme le bras droit du PKK, et dont les ambitions indépendantistes, après avoir délogé Daech de la frontière, dérangent la Turquie. «Après avoir misé aveuglément sur la chute d’Assad, Erdogan est passé d’une politique anti-Damas à une politique anti-PKK», observe Yasar Yakis, ex-ministre des Affaires étrangères. Les trois offensives militaires turques, «Bouclier de l’Euphrate» (Jarablous, 2016), «Rameau d’olivier» (Afrine, 2018), puis «Source de Paix» (2019), menées successivement au nord de la Syrie, en sont l’illustration majeure.

Elles répondent, aussi, à des considérations politiques. «À chaque fois que l’AKP, le parti d’Erdogan, sent sa popularité chuter, le président turc joue aux va-t’en-guerre. Une tactique payante: selon les sondages, chaque offensive a contribué à redorer son blason auprès de la population», observe un politologue turc. L’actuelle crise d’Idlib, qui a ravivé le bras de fer avec la Russie, représente elle aussi un enjeu de politique intérieure. La Turquie, qui héberge plus de 3,5 millions de réfugiés syriens, et qui fait face à un mécontentement croissant de sa population, craint un nouvel afflux sur son territoire. C’est notamment pourquoi elle veut à tout prix stopper l’offensive syro-russe. Recep Tayyip Erdogan a rappelé mercredi qu’il refusait de faire «le moindre pas en arrière à Idlib». «Nous surgirons dans la nuit, sans crier gare», a-t-il proclamé.

● Peut-on aller vers un affrontement armé entre la Russie et la Turquie?

«Le risque existe», estime Igor Delanoë, de l’Observatoire franco-russe, en notant que la Turquie disposerait de 7000 hommes à Idlib, équipés de plus de 2000 véhicules blindés. Côté russe, Moscou aligne 5000 hommes, surtout ses forces spéciales, l’artillerie et l’aviation qui appuient les troupes loyalistes de Damas. La Turquie pourrait envisager de fermer le Bosphore et les Dardanelles aux navires de guerre russes, comme l’y autorise la Convention de Montreux régissant le trafic maritime dans ces eaux. Anticipant ce risque, la Russie a envoyé dès jeudi deux de ses frégates en Méditerranée depuis Sébastopol. «Le risque est surtout celui d’une confrontation aérienne, mais il reste limité», estime Fabrice Wolf du blog spécialisé Meta-Defense.

J’ai dit à M. Poutine : “Que faites-vous là-bas ? Si vous voulez établir une base, allez-y, mais ôtez-vous de notre chemin. Laissez-nous seul à seul avec le régime (syrien)”

Recep Tayyip Erdogan

Tout embrasement risquerait aussi d’étendre le conflit à l’Otan et de ramener la Turquie dans le camp de l’Alliance. «La Russie et la Turquie sont dans une impasse mais personne n’a besoin d’un affrontement direct, ni Poutine ni Erdogan», estime Alexeï Malachenko, responsable des recherches à l’Institut russe pour le dialogue des civilisations. «Je pense qu’in fine le compromis l’emportera», souligne Igor Delanoë, comme le montrent les discussions entre hauts responsables des deux pays depuis l’escalade de jeudi. Signe d’une tentative d’apaisement, les deux chefs d’État ont échangé en direct par téléphone.«J’ai dit à M. Poutine: “Que faites-vous là-bas? Si vous voulez établir une base, allez-y, mais ôtez-vous de notre chemin. Laissez-nous seul à seul avec le régime (syrien)”», a néanmoins prévenu, ce samedi, Erdogan à l’occasion d’un discours.

● Quelle issue à la crise peut-on envisager?

En Syrie, tout comme en Libye, Poutine et Erdogan semblent désormais rodés à l’exercice: d’abord les menaces, puis la provocation militaire, ensuite les négociations. «On assiste à une nouvelle forme de diplomatie, plus musclée et moins traditionnelle, où chaque partie utilise le levier militaire pour faire monter les enchères au niveau diplomatique», relève un diplomate occidental qui suit le Moyen-Orient. De fait, Idlib répond au même schéma que celui appliqué à Tripoli où, début janvier, l’envoi par Ankara de supplétifs syriens en Libye, en réaction à l’appui apporté au maréchal Haftar par les mercenaires de la compagnie russe Wagner, s’imposa comme le prélude à toute forme de discussion.

In fine, Poutine semble être le grand gagnant de l’histoire. En Syrie, il est parvenu à aider Damas à reconquérir l’essentiel de son territoire, tout en maintenant le dialogue avec la Turquie – y compris sur le plan économique. Sur la seule année 2019, de nombreux partenariats ont ainsi été scellés avec Ankara: achat de système de défense S-400, construction par Moscou de la première centrale nucléaire turque, inauguration du gazoduc TurkStream. Sur le terrain syrien, la Russie a également l’avantage du ciel, face à une Turquie qui ne dispose que de troupes au sol. Mais Ankara n’a pas dit son dernier mot, comme le prouvent la reprise récente des villes de Saraqeb et Neirab, les tirs de missiles contre des avions de chasse russes et syriens et la démultiplication des tirs de drones turcs.

À l’heure des spéculations, un scénario de sortie de crise est régulièrement évoqué. «Il est possible qu’à travers la crise à Idlib, la Russie cherche à ranimer le protocole syro-turc d’Adana de 1998 dans une version réaménagée afin qu’il donne satisfaction aux exigences de sécurité turques», estime Alexeï Malachenko. Il s’agit d’un texte qui octroyait à la Turquie un droit de regard de 5 kilomètres de profondeur en Syrie afin de prévenir les activités kurdes, considérées comme menaçantes par Ankara.