Jérusalem : « Les quatre erreurs de Nétanyahou »

TRIBUNE. Israël vient de frôler une crise majeure dans ses relations avec son voisinage arabe.
Après l’attentat sur l’esplanade des Mosquées contre des policiers israéliens, causant la mort de deux d’entre eux, le gouvernement israélien avait opté pour l’installation de portiques de sécurité comme on en voit un peu partout où des risques d’attentats existent, suscitant une vague de colère parmi les Palestiniens, qui ont interprété cette décision comme une violation du statu quo qui régit les relations entre juifs et musulmans sur le lieu saint.

Les Palestiniens préfèrent prier dans la rue plutôt que passer par ces portiques « sataniques ». Des attentats se succèdent, dont le plus grave est cette attaque contre une famille israélienne le soir du shabbat, faisant trois morts. Les Palestiniens, quant à eux, déplorent cinq victimes et des centaines de blessés parmi les manifestants. Ce bilan pourrait ne pas être définitif.

Plus grave encore est l’incident survenu en Jordanie, à Amman, menaçant les relations avec le royaume hachémite. L’attaque au tournevis, dans son appartement, d’un agent de la sécurité de l’ambassade d’Israël par un menuisier jordanien s’est soldée par la mort de deux Jordaniens, l’assaillant et le propriétaire du logement, au risque d’embraser également la rue jordanienne, qui ne porte pas Israël dans son cœur. Pour éviter d’avoir à remettre l’agent de sécurité aux mains des autorités jordaniennes qui voulaient l’appréhender, Israël s’est empressé de rassurer le roi Abdallah II. Le conseil des ministres décidait d’ôter les portiques pour éviter d’ajouter une crise politique avec la Jordanie au soulèvement palestinien.


Cristallisation des frustrations
Avec le recul, ce qui frappe, c’est l’accumulation de dysfonctionnements côté israélien. Benjamin
Nétanyahou a commis au moins quatre erreurs :

Une sous-estimation manifeste de la sensibilité palestinienne à tout ce qui touche à l’esplanade des Mosquées et au contrôle de sa souveraineté. Benjamin Nétanyahou ne pouvait pas oublier les incidents très graves liés aux travaux du tunnel du mur, qu’il avait lui-même ordonnés en 1996 et qui avaient abouti à un affrontement armé entre Israéliens et Palestiniens, faisant des dizaines de victimes.  Il ne pouvait pas non plus ignorer le soulèvement qu’avait provoqué la visite d’Ariel Sharon en septembre 2000 sur cette même esplanade, destinée à montrer qu’Israël y jouissait toujours d’une souveraineté pleine et entière. La seconde Intifada qui éclata par la suite fut la plus
meurtrière. Le problème n’est pas seulement religieux, mais également identitaire. Jérusalem représente l’unique lieu où les jeunes Palestiniens peuvent se sentir pleinement souverains. La symbolique politique compte autant que le sentiment religieux. La crise de l’esplanade cristallise toutes les frustrations liées à l’occupation.

La décision d’installer les portiques a été prise par le premier ministre contre l’avis du Shin Beth et de l’armée (la police y était favorable), qui en pressentaient les conséquences néfastes, et cela dans le seul souci d’apaiser l’aile droite de sa coalition, dont les principaux leaders prônent en toutes circonstances la manière forte envers les Palestiniens. Il n’y a eu ni débat véritable ni consultation avec la Jordanie et l’Autorité palestinienne.


Le choix du moindre mal
Cette crise s’inscrit dans un contexte marqué par l’absence de perspective de résolution du conflit israélo-palestinien. Toute tentative de sortir de l’impasse, dont celle de Donald Trump, s’accompagne systématiquement d’attaques de la part du premier ministre israélien contre le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, qu’il n’a de cesse d’affaiblir. Le résultat est là : Mahmoud Abbas, discrédité au sein de sa propre population, ne dispose d’aucune autorité pour se faire entendre par les manifestants en colère. Israël se retrouve, de ce fait, seul dans un face-à-
face malsain avec la rue palestinienne, sans aucune autorité intermédiaire capable de calmer les
esprits.

Enfin, le gouvernement israélien n’a pas prévu de plan B, d’alternative en vue d’une sortie de crise. Du coup, le premier ministre doit faire face à un cruel dilemme : retirer les portiques au risque de paraître faible aux yeux de sa droite, qui guette le moindre de ses faux pas, ou tenir bon, au risque d’une aggravation de la crise, voire d’une troisième Intifada. La crise jordanienne l’a conduit à opter pour le moindre mal.
Quoi qu’il en soit, le problème de fond n’est pas vraiment résolu, puisque Jordaniens et Palestiniens s’opposent à toute alternative du type « caméras intelligentes ». Le gouvernement israélien sort affaibli de cette épreuve : selon un sondage de la Channel 2, publié le mardi 25 juillet, 77 % des Israéliens estiment que le retrait des portiques constitue une capitulation du gouvernement israélien.
Les gagnants sont les manifestants palestiniens, conscients d’être aujourd’hui des acteurs incontournables, persuadés que désormais l’accès à l’esplanade des Mosquées dépend non pas tant des dirigeants politiques en place que de leur propre détermination. Ou comment le faible peut faire plier le fort dans un conflit de type asymétrique. 


Samy Cohen est notamment l’auteur d’« Israël et ses colombes. Enquête sur le camp
de la paix » (Gallimard, 2016).