Jérusalem : « L’installation des portiques ne peut être interprétée comme une simple mesure de représailles »

LE MONDE | Par Leïla Seurat (Docteur en sciences politiques)

TRIBUNE. La décision du gouvernement israélien de retirer les portiques installés aux abords de l’esplanade des Mosquées à Jérusalem semble provisoirement refermer le nouveau « cycle de violence » qui s’était ouvert le 14 juillet, lorsque deux agents de la police israélienne avaient été assassinés par trois Palestiniens. C’est prétendument en représailles à ce double assassinat que des détecteurs de métaux avaient été installés à l’entrée du site. D’après les autorités israéliennes, l’affaire des portiques ne serait qu’une réponse légitime pour lutter contre l’extrémisme.

Présentés ainsi, ces événements inscrivent la répression israélienne dans une logique défensive face au
« terrorisme palestinien ». Reposant sur le diptyque violence-rétorsion, ce lien de causalité s’avère insatisfaisant pour saisir ce qui se joue sur le terrain. La notion de « cycle » elle-même enferme ces violences dans une chronologie réductrice qui camoufle les causes structurelles du conflit et empêche son inscription dans le temps long.


Un statu quo en danger
Les attaques perpétrées par des Palestiniens à Jérusalem s’inscrivent en réalité dans la continuité du mouvement qui a vu le jour à l’autonome 2015, qualifié souvent d’« Intifada des couteaux ».
Contrairement aux deux premières Intifada de 1987 et 2000, qui avaient été prises en charge et structurées par les différentes factions politiques, l’« Intifada des couteaux », appelée aussi « l’Intifada des individus » (Intifadat al-afrad), relève d’actions individuelles sans lien avec les forces politiques établies. A l’instar du mouvement de 2015, les violences actuelles révèlent la place grandissante des Palestiniens d’Israël dans la contestation. Les trois Palestiniens responsables de l’assassinat des policiers à Jérusalem étaient de citoyenneté israélienne. Leur implication dans la
mobilisation est possiblement le signe d’une mutation du conflit vers une guerre civile à venir, même si l’ensemble de ces violences s’inscrit dans l’occupation israélienne de la Cisjordanie et de Gaza et l’annexion unilatérale de Jérusalem-Est, contraire au droit international.

L’installation des portiques autour de l’esplanade des Mosquées ne peut être interprétée comme une simple mesure de représailles à l’assassinat des deux policiers. Une analyse fine des événements restitués dans leurs espaces géographiques respectifs suffit à le démontrer. Les violences touchent prioritairement la Cisjordanie et Jérusalem, localités où la présence des Israéliens juifs s’est renforcée depuis l’évacuation de la bande de Gaza, en 2005.
L’esplanade des Mosquées est certes fondamentale pour saisir les causes de la contestation : les Israéliens sont accusés de briser le statu quo qui régit l’administration de l’esplanade, dont l’accès est théoriquement réservé aux seuls musulmans. Depuis que des juifs ultra orthodoxes y pénètrent régulièrement de manière illégale pour prier, ce statu quo est en effet mis en danger. Depuis plusieurs années, le royaume hachémite, qui administre les lieux saints, ne collecte plus les droits d’entrée et ne peut plus empêcher les non-musulmans de passer par l’entrée contrôlée par les Israéliens. Mais la cristallisation de la violence sur l’esplanade des Mosquées symbolise plus largement un sentiment d’injustice global lié au traitement des Palestiniens de la ville. Parallèlement à l’accélération de la colonisation en Cisjordanie, Jérusalem-Est se voit progressivement dépeuplée de ses habitants arabes, mouvement qui préfigure un transfert de population à venir.


Lutte de libération nationale
Le lien avec le mouvement de 2015 vaut enfin pour ce qui relève des outils de la mobilisation. L’usage des réseaux sociaux par les assaillants nous permet en effet de comprendre les motifs de la contestation. Vendredi 21 juillet, Omar al-Abed al-Jalil, un Palestinien de Cisjordanie, s’infiltre dans la colonie israélienne de Halamish, située au nord de Ramallah, et poignarde à mort trois Israéliens.
Sur sa page Facebook, il affirme avoir agi pour venger les attaques d’Israël sur Jérusalem et dans la mosquée d’Al-Aqsa. Ce témoignage rappelle celui de Mohamed Halabi, responsable de l’attaque au couteau du 3 octobre 2015 à Jérusalem, qui affirmait lui aussi vouloir se sacrifier pour la Ville sainte.

Le premier ministre israélien, Benjamin Nétanyahou, a pourtant nié tout lien entre la crise des portiques et l’attaque de Halamish, affirmant que ce massacre relevait davantage du « terrorisme meurtrier » palestinien qu’Israël combat efficacement depuis un siècle. Prendre en considération les véritables motivations des assaillants risquerait de nuire à la construction par Israël d’un grand récit qui inscrit si subtilement le conflit israélo-palestinien dans la lutte contre le terrorisme. Dans un contexte régional et international marqué par la menace djihadiste, la sempiternelle accusation de terrorisme n’est rien de plus qu’une tentative de discréditer une lutte de libération nationale.