Jean-François Colosimo: «Ne laissons pas Erdogan transformer la basilique Sainte-Sophie en mosquée!» (Le Figaro)

L’historien et théologien rappelle le destin tumultueux de cette basilique du IVe siècle, qui se retrouve à nouveau au cœur d’un conflit civilisationnel entre l’Orient et l’Occident.

Pendant la crise sanitaire, la crise géopolitique continue. Pire, elle s’accélère. Le K.-O. viral de la communauté internationale profite aux autocrates qui parient sur l’inertie planétaire. Parmi eux, le président Erdogan peut légitiment prétendre au titre de champion de l’escalade. Jamais à court d’hostilités, il vient de marquer un point en Libye contre l’Amérique, la Russie et la France réunies. Le voilà momentanément sacré propriétaire des migrants, patron des Frères musulmans et porte-drapeau du réveil ottoman en Méditerranée. Poursuivant son rêve de restaurer le califat, il sait cependant que la domination idéologique se gagne à coups de batailles symboliques.

D’où le projet concomitant à son aventurisme militaire de reconvertir, au cœur d’Istanbul, la basilique-musée de Sainte-Sophie en mosquée. L’affaire ne se réduit pas, comme on l’écrit un peu partout, à une simple manœuvre turco-turque visant à écorner le camp laïc, flatter l’électorat fondamentaliste ou divertir les couches populaires obsédées par le krach économique. En apparence anecdotique, elle constitue en fait un axe essentiel de sa stratégie offensive. Dans l’esprit de ce spécialiste du chantage diplomatique, il y va bel et bien d’une déclaration belliciste. Avec, pour résultat qu’il escompte, un Munich civilisationnel.

Seule l’histoire permet d’éclairer la prise en otage de ce monument religieux qui, à travers les siècles, aura servi de motif politique aux conflits récurrents entre l’Occident et l’Orient. Ce sont sa sécularisation en 1934 par Atatürk et son inscription en 1985 au patrimoine de l’Unesco qui l’ont restitué à sa vocation première: témoigner de l’universalité. C’est ce message qu’Erdogan entend aujourd’hui dynamiter.

Retour au temps long, donc. En 324, l’empereur Constantin, après s’être converti au christianisme et avoir édicté la liberté de culte, transporte la capitale des César à Byzance, sur les rives du Bosphore. Pour honorer la «Nouvelle Rome», il fait édifier en 330, sur le modèle du Panthéon, une basilique dédiée à la nativité du Christ et la nomme Hagia Sophia, le «temple de la Sagesse divine». Un siècle plus tard, en 415, Théodose fait reconstruire le bâtiment afin qu’il scelle, à l’image du code juridique et théologique qu’il a architecturé, l’alliance de l’État et de l’Église au cœur de la cité désormais reine, Constantinople.

Sainte-Sophie devient l’enjeu disputé des reconstructions impériales qui enflammeront les ères médiévale et moderne

Un siècle à nouveau s’écoule et Justinien, qui se considère tout autant un docteur de la foi et de la loi que son prédécesseur, entreprend l’érection du plus grand lieu de culte «qui ait jamais existé». Audacieux, grandiose, l’édifice qui est consacré en 562 doit être le centre de l’univers, le pivot de «l’œcumène», le point focal de l’humanité rassemblée sous la symphonie des pouvoirs temporel et spirituel. Mais Justinien échoue à reprendre l’Occident aux Barbares et Sainte-Sophie va, dès lors, devenir l’enjeu disputé des reconstructions impériales qui enflammeront les ères médiévale et moderne.

Lorsque, au Xe siècle, Vladimir, prince de la Rus’, envoie des émissaires pour enquêter sur la «vraie» religion, ceux qui reviennent de Constantinople lui rapportent qu’à peine entrés dans la basilique, ils ont été «transportés de la Terre au Ciel». Sous l’effet des missions byzantines, l’Est slave embrasse majoritairement l’orthodoxie et, dès 1037, une cathédrale Sainte-Sophie voit le jour à Kiev. Deux Europe antagoniques se profilent, dont le divorce est consommé en 1204 quand les Latins de la IVcroisade, ignorant l’interdit du pape Innocent III, mettent à sac la cité impériale et profanent son sanctuaire afin de punir le «schisme grec». L’Empire durablement affaibli s’éteint définitivement le 29 mai 1453 lorsque les Ottomans s’emparent de Constantinople.

La première visite de Mehmed II est pour l’autel basilical, devant lequel il rend grâce à Allah pour la prise de la «Ville des villes». Sur son ordre, Sainte-Sophie échappe à la destruction et garde même son nom, à peine turquisé, Ayasofya. Mehmed, qui s’arroge le titre de Kayser-i Rum, «César des Romains», prescrit que les lieux de culte musulmans du nouvel empire devront copier le modèle de la «Grande Église». L’architecte Sinan, enfant volé à la noblesse chrétienne comme la plupart des janissaires, conférera à cette directive sa forme classique dont témoigne la Mosquée bleue, bâtie tout à côté de son inégalable prototype.

Nous laissons les Turcs libres d’agir à leur guise

Le Pape Pie II au XVe siècle

L’Europe de l’Ouest s’est émue mais n’a pas bougé, dévorée qu’elle est également par les contestations en héritage de la romanité. La mobilisation qu’a prêchée le pape Pie II est restée lettre morte: «Nous laissons les Turcs libres d’agir à leur guise», se lamente (déjà!) le pontife. C’est pour combler la perte de Sainte-Sophie dans l’imaginaire chrétien qu’il entreprend la rénovation de la basilique constantinienne du Vatican d’où finira par sortir Saint-Pierre de Rome,

À l’Est, la Russie ne se veut pas moins la légataire de Byzance et, multipliant les Sainte-Sophie à Novgorod, Vologda, face au Kremlin, elle érige Moscou en «troisième Rome». À partir du XVIIIe siècle, de la Crimée au Caucase, l’Empire tsariste entre en rivalité frontale avec l’Empire ottoman, avec pour but avoué la reconquête de Constantinople et la réouverture de la basilique aux célébrations liturgiques. Une ambition que seule suspend la révolution bolchévique de 1917, peu de temps avant que l’adversaire ne soit lui-même balayé par une autre révolution, jacobine celle-là.

Le président Macron a su se montrer ferme sur la Libye. Lui qui répugne au déboulonnage du passé doit savoir que Sainte-Sophie mérite aussi la parole de la France

En faisant «cadeau de Sainte-Sophie à l’humanité», en la désaffectant de tout usage cultuel, Mustafa Kemal croit museler les oppositions intérieures et extérieures à la modernisation indispensable aux Turcs afin qu’ils renouent avec la puissance. Il suffira de la chute du communisme pour qu’elles se déchaînent à nouveau. Et plus religieusement encore.

Si Erdogan perpétue la fabrique nationaliste de son devancier, en confirmant le négationnisme constitutionnel sur le génocide des Arméniens et des Assyriens, la déportation des Grecs, la persécution des Kurdes et des Alévis, il la double d’une entreprise de révision culturelle qui transforme les vestiges d’Éphèse ou de Cappadoce en des attestations de la «grande civilisation anatolienne».

Mais falsifier l’histoire ne suffit pas. Après l’épuration ethnique, la purge confessionnelle: les églises muséifiées, pourtant cernées à l’infini de mosquées aussi neuves que vides, doivent être «rendues» au culte coranique. Tel est le cas en 2011 de Sainte-Sophie de Nicée (Iznik) où a été formulé le Credo, en 2013 de Sainte-Sophie de Trébizonde (Trabzon) aux influences géorgiennes. Tel doit être le cas de Sainte-Sophie de Constantinople (Istanbul).

Approuvée par le Parlement en 2012 et relayée devant les tribunaux des confréries dévotes en guise de vernis démocratique, la reconversion du monument est aujourd’hui entre les mains du Conseil d’État de la République turque. Mais Erdogan a déjà réussi son mauvais tour: embarrasser Washington, moquer Bruxelles, humilier Athènes, défier Moscou. Et répandre son discours de l’inimitié. Nous ne pouvons pas laisser les savants, les intellectuels, les artistes turcs, qui interjettent appel sur appel, se battre seuls pour que subsiste une habitation commune de l’histoire. Ni abandonner cette cause à Vladimir Poutine. Le président Macron a su se montrer ferme sur la Libye. Lui qui répugne au déboulonnage du passé doit savoir que Sainte-Sophie mérite aussi la parole de la France.