Quand Israël vient au secours des enfants syriens (Cyrille Louis – Le Figaro)

REPORTAGE – Depuis août 2016, Israël soigne sur le plateau du Golan des enfants syriens, accompagnés de leurs mères. Ces civils sont originaires de la zone frontalière contrôlée par des groupes rebelles opposés au régime syrien. L’opération, baptisée « Bons voisins », répond à des objectifs humanitaires mais aussi hautement politiques.

Deux lueurs blanches percent soudain à travers la nuit d’encre. Le major Sergey Kutikov jette un œil à sa montre, qui indique 4 h 38, tandis que ses hommes prennent position au pied de la clôture. L’opération est a priori bien rodée, mais sait-on jamais? Les phares avancent lentement, puis s’immobilisent. Sans un bruit, un soldat entrouvre la porte aménagée dans la haute barrière qui délimite le versant du Golan occupé par l’État hébreu, tandis qu’une colonne de silhouettes se rapproche à pas lents. L’une après l’autre, ces femmes syriennes qui serrent dans leurs bras des enfants endormis franchissent la ligne de démarcation, traversent un préfabriqué équipé d’un portique de détecteur de métaux puis vont s’asseoir dans un coin. Certaines sont coiffées d’un niqab, beaucoup ont les traits brouillés par la fatigue.

Originaires de villages situés quelques kilomètres plus à l’est, dans la zone frontalière contrôlée par une myriade de groupes rebelles à Bachar el-Assad, les vingt-cinq mères de famille ont voyagé toute la nuit afin de déjouer une éventuelle surveillance. «Imaginez ce qui leur arriverait, glisse le major Kutikov, responsable de ce singulier transfert, si les informateurs travaillant pour le régime ou pour des groupes djihadistes apprenaient qu’elles vont faire soigner leurs enfants chez l’ennemi juré – dans des hôpitaux israéliens.»

 

Accompagnés de leurs enfants, des dizaines de femmes syriennes marchent de nuit pour franchir la ligne de démarcation entre la Syrie et Israël.
Accompagnés de leurs enfants, des dizaines de femmes syriennes marchent de nuit pour franchir la ligne de démarcation entre la Syrie et Israël. – Crédits photo : JALAA MAREY

La petite caravane, qui s’apprête maintenant à embarquer dans un bus à destination de la ville de Safed, est la 63e à franchir la ligne de cessez-le-feu depuis le lancement, en août 2016, de l’opération «Bons voisins». Au total, plus de 1250 enfants syriens accompagnés de leur mère ont été discrètement accueillis dans des hôpitaux civils israéliens afin d’y être soignés pour toutes sortes de troubles chroniques. Leur séjour en territoire «ennemi» (Israël et la Syrie demeurent théoriquement en guerre malgré l’armistice négocié après le conflit d’octobre 1973), organisé par l’armée en coordination avec des médecins syriens jugés dignes de confiance, ne dure en général pas plus d’une journée.

L'opération «Bons voisins», menée depuis 2016, permet à ces femmes syriennes de faire soigner leurs enfants en Israël.
L’opération «Bons voisins», menée depuis 2016, permet à ces femmes syriennes de faire soigner leurs enfants en Israël. – Crédits photo : JALAA MAREY

1330 tonnes de nourriture

«Nous traitons ici des maladies de l’œil, des cas d’épilepsie ou de diabète mais aussi des problèmes cardiaques et pulmonaires face auxquels le système de santé syrien, dévasté par sept années de guerre, ne peut plus rien faire», expose le docteur Michael Harari, pédiatre à l’hôpital de Safed. Une fois la consultation terminée, les petits patients attendent la tombée de la nuit puis repartent pour leur village avec l’équivalent de six mois de traitements. L’an dernier, une cinquantaine d’entre eux est restée plus longtemps afin de subir une intervention chirurgicale.

«Ces gens, qui ont été éduqués dans la haine d’Israël, apprennent à nous voir tels que nous sommes réellement.»

Le lieutenant-colonel E., responsable de l’opération « Bons voisins »

Ce programme de soins pédiatriques, un temps tenu secret, est l’un des volets de la campagne humanitaire pilotée par l’État hébreu afin de venir en aide aux populations syriennes établies le long de sa frontière. Au cours des deux dernières années, l’armée affirme avoir acheminé 1330 tonnes de nourriture, 27.340  boîtes de lait maternisé, 230 tonnes de vêtements et 864.520 litres de fuel à destination des localités voisines. En août 2017, l’armée a fourni le matériel nécessaire à l’implantation d’un dispensaire géré par une ONG américaine de l’autre côté de la clôture. Plus récemment, elle a livré pour environ 2 millions de dollars de matériel médical pour aménager une maternité dans le village de Bariqa.

Enfin, depuis février 2013, plus de 4500 blessés syriens dont un nombre non négligeable de combattants rebelles ont été admis en Israël pour y être hospitalisés. «Nous avons le devoir moral de porter assistance à une partie des quelque 250.000 personnes qui vivent, à quelques kilomètres de notre territoire, dans des conditions matérielles extrêmement éprouvantes», explique le lieutenant-colonel E., responsable de l’opération «Bons voisins», tout en reconnaissant que ce geste n’est pas désintéressé. «Ces gens, qui ont été éduqués dans la haine d’Israël, apprennent à nous voir tels que nous sommes réellement, poursuit l’officier. Nous sommes bien conscients qu’ils ne vont pas devenir nos amis du jour au lendemain. Mais, grâce aux liens que nous avons tissés avec eux, nous espérons qu’ils accepteront de nous aider à empêcher l’implantation de l’Iran, du Hezbollah ou du groupe État islamique à notre frontière.»

«Échapper à ces brutes»

– Crédits photo : JALAA MAREY

Sitôt descendus du bus, les petits patients et leurs mères sont conduits dans une vaste salle aménagée au sous-sol de l’hôpital Ziv. Une collation leur est servie. Les visages se détendent et certaines femmes acceptent de se confier. Laïna, 22 ans, est venue avec sa fille de 3 ans qui est sujette à des évanouissements inexpliqués. Chassée des environs de Damas par les combats il y a cinq ans, la famille a trouvé refuge dans un hameau contrôlé par les rebelles de l’Armée syrienne libre près de la ville frontalière de Quneitra.

«Les combats y ont cessé depuis plus d’un an, détaille-t-elle, mais nous sommes condamnés à vivre sans eau ni électricité et sans soins dignes de ce nom car la plupart des médecins ont pris la fuite ou ont été tués.» Comme la plupart des femmes accueillies à Safed ce matin-là, elle redoute l’offensive du régime dans le sud du pays. Les groupes armés du secteur, ajoute-t-elle, se sont récemment préparés à livrer bataille et mourront «en martyrs» plutôt que de soumettre à Bachar el-Assad.

«Depuis plusieurs mois, nous applaudissons à chaque fois que la télévision évoque des bombardements israéliens sur Damas où sur des bases de l’armée iranienne.»

Laïna, cvile syrienne venue faire soigner sa fille en Israël

«Ils parlent de réconciliation mais nous savons bien qu’ils s’empresseront de nous torturer et de nous massacrer si nous les laissons reprendre pied dans nos villages», rebondit Hyam, 30 ans, dont le fils de 13 ans ne voit que d’un œil. Toutes deux disent attendre beaucoup de l’État hébreu. «Si le régime revient, nous n’aurons pas d’autre choix que de nous regrouper le long de la frontière avec Israël pour y trouver refuge afin d’échapper à ces brutes, prévient Laïna. Mais nous espérons que nous n’aurons pas à en arriver là et que l’armée israélienne va prendre les devants en bombardant les soldats de Bachar pour les empêcher d’avancer. D’ailleurs, c’est bien simple: depuis plusieurs mois, nous applaudissons à chaque fois que la télévision évoque des bombardements israéliens sur Damas où sur des bases de l’armée iranienne…»

À la frontière du Golan, des gardes israéliens permettent l'accès sur leur territoire à ces femmes syriennes.
À la frontière du Golan, des gardes israéliens permettent l’accès sur leur territoire à ces femmes syriennes. – Crédits photo : JALAA MAREY

L’État hébreu, bien que résolu à se tenir à l’écart du conflit syrien, a régulièrement frappé des convois et des dépôts d’armes sophistiquées destinées au Hezbollah ainsi que des sites soupçonnés d’abriter une présence militaire iranienne. Depuis un an, il soutient en outre activement plusieurs groupes rebelles syriens opérant dans la région de Quneitra et de Deraa. Elizabeth Tsurkov, une spécialiste du conflit syrien basée à l’université de Chicago, a dévoilé ce «coup de pouce» en février dernier dans un article (1) qui s’appuie sur les témoignages de nombreux activistes et combattants établis dans le sud du pays.

«Le soutien apporté par l’armée israélienne bénéficie à au moins sept groupes et prend la forme de livraisons d’armes, de munitions et de liquidités destinées à acquérir du matériel militaire sur le marché noir», détaille la chercheuse. Un rapport (2), publié la semaine dernière par le centre de réflexion International Crisis Group (ICG), confirme par ailleurs que l’armée israélienne conduit des frappes aériennes en soutien à des groupes rebelles qui combattent les djihadistes affiliés à l’État islamique au sud de la zone frontalière entre la Syrie et Israël. Une implication qui s’est intensifiée au cours des derniers mois, à mesure que s’est asséché le soutien américain à l’Armée syrienne libre.

«Dilemme moral»

Ce soutien militaire, que l’État hébreu se refuse à évoquer publiquement, suscite une forte attente parmi les groupes rebelles qui en bénéficient. «Maintenant que le régime a entrepris de reconquérir le sud, l’armée israélienne se retrouve confrontée à un sérieux dilemme moral, explique Ofer Zalzberg, analyste pour ICG. D’un côté, elle peut difficilement intervenir militairement pour défendre ces enclaves rebelles sans prendre le risque de se trouver aspirée dans le conflit syrien. Mais a-t-elle pour autant le droit d’abandonner les populations civiles qui y vivent après les avoir ainsi soutenues?»

Ces dernières semaines, les dirigeants israéliens ont multiplié les consultations avec la Russie dans l’espoir d’obtenir le retrait du Hezbollah et autres milices pro-iraniennes à bonne distance de leur frontière. Mais le lieutenant-colonel E., qui observe à distance les rapports de force dans le sud de la Syrie, estime que «Bachar el-Assad aura le plus grand mal à reprendre cette zone autrement que sur les épaules de l’Iran et de ses affidés».

Prudent, le gouvernement israélien n’a pas commenté le lancement, en fin de semaine dernière, d’une offensive appuyée par des frappes aériennes russes contre les poches insoumises situées à proximité de son territoire. Mais à moins que les rebelles et le régime ne s’entendent rapidement sur un retour négocié de ce dernier dans le sud du pays, il risque d’avoir à faire très prochainement un choix délicat. «Promouvoir une solution concertée plutôt qu’une reconquête brutale par l’armée syrienne serait, pour Israël, le seul moyen de concilier ses objectifs sécuritaires et sa responsabilité morale, estime Ofer Zalzberg. À défaut d’un tel compromis, le gouvernement devra décider d’ouvrir la porte de son territoire aux réfugiés qui ont déjà commencé à se regrouper aux abords de la clôture – ou d’assister, sans agir, à un possible massacre.»

(1) Israel’s deepening involvement with Syria’s rebels.
(2) Keeping the Calm in Southern Syria, 21 juin 2018