Israël tente de relever le défi démographique (Armelle Bohineust – Le Figaro)

Les juifs ultra-orthodoxes et les Bédouins, dont les effectifs progressent, sont peu intégrés dans l’économie du pays.

Pays émergent ou nation avancée? Sur le plan économique comme dans d’autres domaines, Israël est inclassable. Son PIB, 388 milliards de dollars ou 43.000 dollars par habitant en 2019, le place parmi les vingt nations les plus riches de la planète. Mais sa croissance, supérieure à 3% en 2019 et en 2020, confère à ce pays, très jeune et plus petit que la Belgique, un dynamisme de nation émergente.

Sa démographie également. Au-delà d’une immigration d’une densité exceptionnelle – près d’un million de Juifs russes sont arrivés en vingt-cinq ans -, la croissance de sa population surpasse de loin la moyenne de l’OCDE, club «des pays riches». Le taux de fécondité israélien s’élevait à 3,11 enfants par femme en 2017, contre 1,86 pour la France et 1,7 en moyenne dans les 36 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques.

Manque de main-d’œuvre

Deux populations en particulier affichent en Israël une forte natalité. Et soulèvent des interrogations sur l’avenir de ce pays de 9,1 millions d’habitants. Entre les juifs ultraorthodoxes qui représentent plus de 12 % de la population et les Arabes israéliens (22 %), plus d’un tiers des habitants ne sont pas vraiment intégrés, souligne Daniel Haber, consultant spécialiste d’Israël. Dans la population arabe, les Bédouins sont passés de 15.000 en 1948 à 300.000 personnes aujourd’hui. Oubliés des autorités, ils ont peu accès aux études supérieures.

Les ultraorthodoxes, particulièrement nombreux à Jérusalem, ont plus de sept enfants en moyenne par famille, ce qui devrait les conduire à représenter un tiers de la population israélienne en 2065, prévoit l’Israel Democracy Institute. Ces juifs très traditionalistes, aisément reconnaissables à leurs chapeaux et redingotes noires, leur longue barbe et leur «tsitsit» accroché à la taille, refusent de faire leur service militaire. Ils préfèrent étudier la Torah plutôt que travailler, laissant cette tâche à leur épouse. Résultat, ces familles, très à l’écart du monde moderne, vivent, pauvrement, grâce aux aides sociales.

Travailler sans renoncer à ses valeurs

Le poids grandissant de cette population confronte Israël à des défis complexes d’intégration, de pauvreté ou encore de défense nationale. Une perspective d’autant plus inquiétante que «la start-up nation», où le chômage ne dépasse pas 3,9%, est confrontée à un manque criant de main-d’œuvre. «On a besoin de travailleurs aux deux extrémités de l’échelle, les diplômés, ingénieurs, etc., d’un côté, les petites mains pour les emplois sans qualification de l’autre», explique l’économiste Yaniv Pagot.

Israël doit s’ouvrir à d’autres viviers de recrutement. En particulier, les femmes, les Arabes ou les ultraorthodoxes, exhorte un rapport publié début décembre. Des associations s’y emploient, Desert Stars pour les Bédouins dans le désert du Néguev ou l’incubateur Bizmax au nord de la Vieille Ville de Jérusalem pour les ultraorthodoxes. Elles encouragent ces déclassés à reprendre leurs études ou créer leur entreprise. Chez Bizmax, la nourriture est kasher, internet est filtré pour bloquer les contenus contraires à la religion et seuls les hommes peuvent louer un espace de travail. «Cet espace permet aux membres de notre communauté de travailler sans renoncer à leurs valeurs», explique le rabbin Nechemia Steinberger, directeur de Bizmax.

Logement et embouteillages

«En dépit de sa situation géopolitique très particulière, l’économie d’Israël, se porte bien. Le pays a dû faire face à une grave crise en 1985, avec une inflation à trois chiffres et une situation de quasi-faillite», résume Dan Catarivas, responsable des relations internationales du patronat israélien. Il l’a fait en passant d’une économie plutôt socialiste à une organisation capitaliste. «Le résultat est qu’aujourd’hui l’inflation atteint 1%. La dette publique, à 61% du PIB, est faible et la balance des paiements très positive. Mais, Israël est aussi devenu un pays très inégalitaire», souligne l’économiste.

La croissance démographique, qui va de pair avec le développement économique et la hausse du niveau de vie, engendre d’autres défauts, en particulier un déficit criant de logements et une hausse impressionnante du prix des appartements. «Le manque de construction est largement dû une bureaucratie trop lourde», pointe Dan Catarivas. Tout comme le problème des embouteillages. Aller de Tel-Aviv à Jérusalem, distantes de 67 kilomètres, peut prendre des heures. Un train permettant de relier les deux grandes villes du pays a été inauguré mi-décembre, soit onze ans plus tard que prévu.