Israël s’interroge après la mort Ghassem Soleimani, son ennemi public numéro un (Louis Imbert – Le Monde)

L’Etat hébreu redoute qu’un éventuel retrait américain d’Irak ne le prive d’un appui face à l’Iran.

Retour aux affaires courantes. Moins de dix jours après la mort de Ghassem Soleimani, l’aviation israélienne paraît avoir repris ses frappes contre le réseau de milices chiites que le général iranien supervisait au Proche-Orient. Selon des sources irakiennes citées par l’agence Associated Press, des avions non identifiés ont tué huit miliciens irakiens, qui convoyaient des missiles dans l’est de la Syrie, dans les environs d’Al-Boukamal, vendredi 10 janvier.

Tsahal, l’armée israélienne, n’a pas reconnu ces tirs, mais elle surveille de près ce point de passage entre les deux pays. Elle y a déjà bombardé à plusieurs reprises des convois d’armes sophistiquées, destinés aux alliés syriens de l’Iran ou au Hezbollah libanais.

L’attaque du 10 janvier a eu lieu alors que les autorités israéliennes ont limité leurs réactions publiques à l’assassinat du général Soleimani par les Etats-Unis, le 3 janvier en Irak. Elles entendaient ainsi ne pas susciter une réplique de Téhéran contre le pays, tandis que la chaîne de télévision américaine NBC affirmait, le 10 janvier, que le renseignement israélien avait joué un rôle secondaire dans sa mort. Il aurait confirmé aux forces américaines l’embarquement de Soleimani à bord d’un vol entre Damas et Bagdad, à la descente duquel il avait été abattu.

Campagne conçue par le Mossad

Cette discrétion, après la mort du général, contraste avec une communication intensive des autorités israéliennes sur ce personnage, de son vivant. Son statut unique était le fruit d’une campagne conçue par le Mossad et le renseignement de l’armée au milieu des années 2010, qui visait à l’origine à influencer, à distance, l’opinion iranienne. En pleine guerre civile en Syrie, alors que Soleimani profitait du chaos pour étendre les capacités militaires iraniennes à la frontière de l’Etat hébreu, le renseignement avait cherché à le présenter comme une figure isolée, excessivement puissante et indépendante, in fine nuisible à l’intérêt national iranien.

« La communauté du renseignement a tenté d’enfoncer un coin entre Soleimani et les autorités de Téhéran, ainsi qu’avec la population iranienne. Puis l’armée et le gouvernement ont repris ce discours à leur tour », jusqu’à faire du général une sorte d’ennemi public numéro un d’Israël, rappelle le spécialiste du renseignement Yossi Melman. « Mais cela n’a pas marché. Ça a même pu accroître l’influence de Soleimani, en rehaussant sa stature », estime ce journaliste du quotidien Haaretz.

Peu après sa prise de fonctions, en février 2015, l’ancien chef d’état-major Gadi Eizenkot affirmait déjà, devant le cabinet de sécurité, que « Soleimani [était] le centre de gravité du Moyen-Orient ». Le général Eizenkot faisait ainsi de la lutte contre le réseau milicien régional dirigé par Soleimani une priorité opérationnelle pour l’armée israélienne.

Ses successeurs n’ont fait qu’étendre ces frappes aériennes, du plateau du Golan à l’ensemble du territoire syrien, puis jusqu’en Irak, et en visant une manufacture de missiles de précision au cœur de Beyrouth, à l’été 2019. Fin décembre, l’actuel chef d’état-major, Aviv Kochavi, avait paru estimer comme inéluctable un durcissement de cette confrontation avec l’Iran.

« Ce serait mieux si nous n’étions pas seuls »

Selon lui, Téhéran se trouvait enhardi par l’absence de réponse américaine à plusieurs attaques qui lui sont attribuées depuis mai 2019, notamment contre des installations pétrolières saoudiennes. L’Iran était désormais prêt, affirmait-il, à répondre à toute frappe israélienne contre ses intérêts en Syrie. « Ce serait mieux si nous n’étions pas seuls », remarquait-il sombrement.

Cette analyse a été remise en cause après l’assassinat de Ghassem Soleimani. Nombre de commentateurs y ont distingué une volonté réaffirmée de Washington d’user de la force dans la région. L’ancien chef du renseignement militaire, Amos Yadlin, rappelait ainsi le 8 janvier, sur Twitter, qu’« ajouter la dimension militaire active à la stratégie de pression maximale” [américaine contre l’Iran] est important », en complément des sanctions économiques accrues contre le pays.

Pour l’heure, les conséquences de l’escalade entre les Etats-Unis et l’Iran se font sentir en Irak, loin des frontières israéliennes, où la donne stratégique ne paraît pas modifiée. « Nous comprenons que les Etats-Unis ont décidé d’être moins “pénétrants” au Proche-Orient. Mais ils sont en Irak parce que ce pays est profondément lié à l’Iran. Sans cela, ils perdraient la bataille des sanctions contre Téhéran, qui y récolte beaucoup d’argent », estime Uzi Rabi, chercheur au Centre de l’Alliance pour les études iraniennes de l’université de Tel-Aviv.

En décembre, le chef d’état-major Aviv Kochavi avait signalé, pour la première fois, que l’armée israélienne avait pu frapper des installations balistiques développées par l’Iran chez son voisin irakien. L’Etat hébreu peut craindre qu’un affaiblissement américain dans le pays ne le prive d’un appui précieux pour y poursuivre de telles frappes.