En Israël, le secret entourant le programme nucléaire est contesté

LE MONDE |  Par Piotr Smolar (Jérusalem, correspondant)

LETTRE DE JÉRUSALEM

Un an après sa mort, les mémoires de Shimon Peres viennent de paraître en anglais. Intitulé No Room for Small Dreams (Harper Collins Libri), le livre foisonne d’anecdotes personnelles et dessine la trajectoire hors norme de l’Etat hébreu. La partie la plus fascinante du récit concerne le plus grand tabou israélien : ses capacités nucléaires et la construction de la centrale de Dimona, dans le désert du Néguev, avec l’aide de la France. L’ancien président israélien, alors directeur général du ministère de la défense, conduisit des négociations secrètes avec Paris. Lui et David Ben Gourion, le père de l’Etat, prirent leur téléphone pour obtenir, de la part de grands donateurs juifs, les fonds nécessaires pour payer le réacteur français.
L’ancien président raconte le survol d’un satellite soviétique au-dessus du chantier, en 1960, et la panique diplomatique qui s’en suivit. Puis son rendez-vous trois ans plus tard à la Maison Blanche avec le président Kennedy, demandant des explications sur le programme nucléaire.
Au fil de ce long effort secret, Israël finit par obtenir un avantage déterminant sur les pays arabes, sans jamais confirmer ou démentir son existence. « Croyant en la capacité d’Israël à les détruire, nos ennemis abandonnèrent un par un leurs ambitions de nous détruire, écrit Shimon Peres. Le doute fut une dissuasion puissante pour ceux qui souhaitaient un second Holocauste. » Ce doute, qu’on pourrait appeler la politique de l’ambiguïté, est cultivé à ce jour. Une ambiguïté qui apparaît toujours, en filigrane, dans les attaques israéliennes contre le programme nucléaire iranien. Mais elle est contestée en Israël même par une poignée de militants, en raison de son périmètre jugé excessif.


« Garder le secret nucléaire »
Le 12 septembre, la Haute Cour de justice israélienne a rendu une décision historique. Pour la première fois, elle a débattu du statut de la Commission israélienne pour l’énergie atomique (IAEC), instance relevant directement du premier ministre. La Haute cour était saisie d’une plainte, jugée recevable, déposée par une centaine de citoyens. Elle a été rédigée par l’avocat Itay Mack, qui a l’habitude de s’attaquer aux secrets d’Etat, par exemple en matière de ventes d’armes. L’idée de cette démarche consistait à réclamer une loi pour superviser les activités de la Commission, qui a autorité sur les centres de recherche de Soreq et de Dimona. Même le Shin Bet (service de sécurité intérieur) depuis 2003 relève d’une législation commune, soulignait la plainte.
« La Commission a été établie en 1952 par un ordre administratif secret de Ben Gourion, complété par d’autres ordres des premiers ministres suivants, souligne Itay Mack. Seul un petit nombre de personnes ont été impliquées dans la rédaction. La Haute Cour a jugé que le débat était légitime, mais qu’elle ne pouvait contraindre les députés à adopter une loi. » Rejet de la motion, mais succès
tout de même.

Le fait même que le débat ait eu lieu, malgré les pressions de l’Etat pour obtenir le retrait de la plainte, a comblé Sharon Dolev. Directrice du Mouvement pour le désarmement israélien, elle est l’une des principales activistes derrière cette saisie de la Haute Cour. Elle est originaire de la ville d’Arad, dans le désert du Néguev. Beaucoup d’ingénieurs de Dimona vivaient dans cette cité, située non loin du site. « Je savais, étant enfant, qu’on n’avait pas le droit de poser la question : “comment s’est passée votre journée ?”, se souvient-elle. Nous avons tous été élevés dans l’idée que garder le secret nucléaire, c’était préserver la sécurité d’Israël. »
En 2007, alors militante de Greenpeace, elle avait organisé une intervention spectaculaire en faveur d’un Moyen Orient dénucléarisé, juste avant une conférence de Shimon Peres, à l’université de Tel Aviv. Plusieurs activistes, torse nu, avaient brandi une banderole. Puis, un travail de terrain ardu débuta contre la chape de plomb pesant au-dessus des activités nucléaires, civiles ou militaires.
Même la législation sur les émanations radioactives ne concerne que les bâtiments comme les hôpitaux, et pas les sites relevant de l’IAEC, souligne Sharon Dolev. Sensibiliser les députés a été presque mission impossible. Quelques élus de gauche seulement ont participé à des rencontres avec des survivants d’Hiroshima.

Pourtant, ce que réclament Sharon Dolev et son mouvement n’est pasradical. La transparence totale n’aurait pas de sens. « Israël ne doit pas
déclarer son arsenal nucléaire, car on n’est pas prêt à envisager son abandon, souligne-t-elle. Cela ne ferait que précipiter le monde arabe dans une course à l’armement. En revanche, il faut mettre en place une supervision des activités de la Commission, avec des inspecteurs dont le
salaire et le futur ne dépendraient pas d’elle. » Sharon Delev dénonce par exemple l’opacité qui entoure le traitement des déchets nucléaires, ainsi que la vétusté de Dimona. « Notre société préfère mettre la tête dans le sable, dit-elle. Or l’ambiguïté ne devrait couvrir que la possession ou non de l’arme nucléaire, pas le reste. L’Etat trahit ses citoyens s’il ne les protège pas. »