«En Israël s’affrontent quatre visions de l’avenir» (Denis Charbit – Le Figaro)

D’ici vingt ou trente ans, l’État hébreu pourrait compter un quart d’Arabes israéliens, tandis que les Juifs laïques, sionistes religieux et ultraorthodoxes représenteront vraisemblablement trois groupes d’égale importance, explique l’universitaire israélien Denis Charbit.

S’il y a bien un sentiment qui prédomine parmi les Israéliens en cette année de célébration du 70e anniversaire de l’État d’Israël, c’est celui d’être passé de la fragilité existentielle à la sûreté de soi, de l’inquiétude à la sérénité. Autrefois, Israël était une société où régnait la rareté, elle est aujourd’hui une société d’abondance ; on y menait une vie ascétique et rude, une vie spartiate ; et Sparte s’avère n’avoir pas étouffé la vitalité d’une agora démocratique inspirée d’Athènes avec des élections à répétition et des milliers d’associations émanant de la société civile qui animent l’espace public.

«Ils veulent être heureux», ironisait le philosophe allemand Hermann Cohen. Cette quête de bonheur, incongrue il y a soixante-dix ans, puisqu’il s’agissait pour les exilés des quatre coins de la terre de parer d’abord à l’essentiel – un logement, un emploi -, est aujourd’hui un horizon concevable. Pays en voie de développement dans les années 1960, Israël est aujourd’hui un pays développé, à la pointe de la recherche scientifique et technologique. Et, s’il y a un demi-siècle, les prouesses agricoles et militaires étaient la quintessence du nouvel homme juif, de nos jours, la créativité se manifeste également dans les champs artistique, cinématographique et littéraire. Ce constat, la plupart des Israéliens y souscrivent, à ceci près que si, pour les uns, il ne faut retenir que les succès, compte tenu de la haine et de la diffamation systématique dont Israël est encore l’objet, d’autres plus exigeants estiment capital, malgré l’hostilité extérieure, d’additionner à cette fierté collective une vigilance critique: qu’est devenu l’idéal de la paix autrefois consensuel? Et l’aspiration à créer une nouvelle société solidaire, sinon égalitaire?

Il ne faut pas craindre de regarder les choses en face, en commençant par admettre qu’un tiers des Israéliens ne se sentent pas concernés par ce bilan exemplaire: ce sont tout d’abord les Arabes israéliens – ou les Palestiniens d’Israël. Idéologiquement parlant, ils ne sont pas invités à la fête, pas plus d’ailleurs qu’ils ne veulent y participer. Défini comme État juif, Israël les exclut symboliquement, alors même qu’ils disposent, parallèlement, en tant que citoyens d’un État démocratique, des droits civils, civiques, politiques, individuels et collectifs. Considérant le chaos qui règne dans le monde arabe, ils s’accommodent de l’État d’Israël et participent de la prospérité, de la stabilité et de la sécurité qui y règnent, mais s’interdisent d’exprimer la moindre gratitude en public tant qu’Israël domine les Territoires occupés où vivent leurs frères palestiniens.

Les ultraorthodoxes refusent, eux aussi, de prendre part aux célébrations. Cependant, ils ne peuvent pas ne pas admettre qu’au sein de cet État d’Israël laïque qu’ils réprouvent, il n’y a jamais eu un si grand nombre de synagogues et de yeshivot (lieux d’étude) depuis que le judaïsme existe.

S’il n’est pas inopportun en cette circonstance de regarder en arrière, on risque de se transformer en statue de sel à refuser de voir les mutations sociales, démographiques et culturelles qui traversent le pays.

S’il n’est pas inopportun en cette circonstance de regarder en arrière, on risque de se transformer en statue de sel à refuser de voir les mutations sociales, démographiques et culturelles qui traversent le pays. Comme l’a rappelé Reuven Rivlin, le président de l’État d’Israël, dans un discours refondateur prononcé quelques mois après son élection, en 2014, Israël ne peut plus être perçu comme il était autrefois, c’est-à-dire une collectivité homogène juive et laïque autour de laquelle gravitent des groupes minoritaires marginaux, arabes et religieux. D’ici deux à trois décennies, Israël pourrait bien émerger comme un pays composé de quatre «tribus» à poids démographique égal: un quart d’Arabes israéliens, musulmans pour la plupart ; un quart d’ultraorthodoxes juifs ; un quart de sionistes religieux soutenant avec détermination le maintien d’Israël en Judée-Samarie ; un quart de Juifs laïques.

Des défis économiques et politiques

Face à cette évolution, on devine l’ampleur des nouveaux défis qu’Israël aura à relever. Le premier est d’ordre économique: Israël ne pourra garantir sa prospérité dans les décennies à venir que si l’État parvient à intégrer dans le marché du travail deux populations qui sont actuellement sous-employées: les hommes ultraorthodoxes qui privilégient l’étude talmudique et les femmes en secteur arabe qui restent au foyer. Ce défi exige principalement des investissements considérables pour améliorer les infrastructures et les transports publics, mais également des accommodements culturels.

Israël est un pays moderne et démocratique où, cependant, les communautarismes sont protégés, voire encouragés.

Le second défi est d’ordre politique: les quatre «tribus» d’Israël sont chacune animées de visions du monde contradictoires. Elles se perçoivent également comme menacées les unes par les autres, tels les laïques qui vivent à Tel-Aviv en citadelle assiégée et redoutent la pression des partis religieux. Israël est un pays moderne et démocratique où, cependant, les communautarismes sont protégés, voire encouragés. L’intégration ne signifie guère l’alignement de groupes minoritaires sur un modèle dominant, mais bien la reconnaissance de leur droit à s’épanouir et à évoluer comme ils l’entendent, sans pression directe venue d’en haut.

Deux perspectives se dessinent. Elles s’appuient sur la définition officielle d’Israël comme État juif et démocratique: la première entend faire prévaloir la suprématie de son caractère juif aux dépens de sa nature démocratique. Sans mettre en cause cet équilibre sur lequel Israël repose, une seconde tendance prône le développement d’un consensus inclusif qui établirait le lien social sur le bien commun au lieu de pousser les groupes à se soumettre ou à se démettre. Il implique de dépasser la peur pour se connaître enfin, se parler, plutôt que de s’ignorer, s’enfermer et de perpétuer ainsi les fantasmes.

Trop d’Israéliens et trop de Palestiniens demeurent convaincus que leur droit sur cette terre disputée est indiscutable, et donc exclusif, niant le droit de l’autre peuple à une patrie sur cette même terre.

En soixante-dix ans, l’État d’Israël a gagné la bataille de la légitimité parmi les Juifs de la diaspora. Autrefois méfiante voire hostile, la diaspora adhère pleinement à Israël, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’elle s’aligne sur tous ses choix. L’État d’Israël a gagné également la bataille de la légitimité internationale. Il entretient aujourd’hui des relations diplomatiques avec la plupart des pays de la planète. Reste la reconnaissance du monde arabe et du peuple palestinien. La paix avec l’Égypte et avec la Jordanie est un traité d’État à État, pas une réconciliation entre les peuples. Trop d’Israéliens et trop de Palestiniens demeurent convaincus que leur droit sur cette terre disputée est indiscutable, et donc exclusif, niant le droit de l’autre peuple à une patrie sur cette même terre. Dès lors, l’occupation et la colonisation nourrissent la prétention des Israéliens à maintenir une autorité sans concession, tandis que le terrorisme nourrit la conviction que la présence des Juifs en Palestine reste toujours indésirable.

Denis Charbit est maître de conférences en sociologie et science politique à l’Université ouverte d’Israël. A notamment publié Israël et ses paradoxes. Idées reçues sur un pays qui attise les passions, préface d’Élie Barnavi (Le cavalier bleu, 2018).