En Israël, les ravages du stress post-traumatique

Le Monde – Par Piotr Smolar


Des réservistes, traumatisés par les opérations militaires auxquelles ils ont participé, s’organisent pour faire reconnaître leur pathologie.

Yaron Edel va beaucoup mieux mais il n’ira jamais bien. Pour lui, la normalité – si ce mot a un sens – est une porte close sans serrure ni poignée.

La lucidité est le pas le plus périlleux à franchir, lorsqu’on souffre de syndrome de stress post-traumatique (en anglais « post-traumatic stress disorder », PTSD). Yaron a mis huit ans pour admettre son état. Un tunnel pendant lequel il a vécu beaucoup de drames, de relations intimes chaotiques, difficiles à réparer. Au travail, il projetait sur ses supérieurs les sentiments intenses et contradictoires qu’il avait éprouvés envers ses officiers dans l’armée.

Souvent, une image le pétrifiait, celle d’un char en flammes. Mais le cauchemar récurrent, qui le hante encore à ce jour, est le suivant : lui, sans arme, seul, au milieu d’un village arabe.

Yaron Edel a 33 ans. Il s’est fait tirer dessus pour la première fois en 2002, sur une route près de la colonie de Kyriat Arba, en face d’Hébron, dans le sud de la Cisjordanie. Il venait d’avoir 19 ans, il était sous les drapeaux depuis quelques mois.

Retour à la vie civile très délicat

Dans son véhicule blindé, visé par des grenades et des rafales pendant deux heures, un ami reçoit un éclat en pleine tête. Lui s’en sort indemne. Physiquement. La deuxième Intifada commence. « Chaque semaine, il y avait des épisodes de ce type. Il faut rester en mode automatique. il n’y a rien de mieux à faire que d’étouffer ses sentiments jusqu’à la fin de son service », dit-il.

Né d’un père canadien et d’une mère française, Yaron Edel appartient alors à la brigade Nahal. Après Hébron, il découvre Bethléem, Ramallah. En 2006, c’est la deuxième guerre au Liban. La fraternité des armes, les liens avec ses camarades forment un filet de protection vital pour ne pas être submergé par l’intensité des combats.

Le retour à la vie civile fut très délicat. « Trois ou quatre ans après, on me disait toujours que je parlais et agissais comme un soldat », se souvient-il.

Fin 2009, Yaron rencontre sa femme, Hadas, officier dans l’armée, spécialisée aujourd’hui dans le capital-risque. Pendant plus de deux ans, il ne lui dit rien de son propre parcours en uniforme, de ses fissures intimes. Mais en 2013, un ami lui envoie une photo, trouvée sur Internet, montrant le camp d’évacuation des soldats blessés dans le sud du Liban pendant la guerre de 2006. « Ça m’a foudroyé. »

Il en parle à Hadas, ils rédigent ensemble un appel sur Facebook pour réunir des photos similaires. Une conversation s’engage en ligne, témoignant de la soif terrible de partage. Le couple décide alors de monter un site, avec l’aide d’amis. C’est ainsi que naît le mouvement Resisim.

La parole s’est libérée

L’idée de Resisim consiste à favoriser la prise de parole, à légitimer toutes les expériences militaires difficiles, mais au travers d’un travail commun : la préparation d’une cérémonie pour la Journée annuelle du souvenir en l’honneur des soldats tombés au front. Elle a lieu la veille de la fête de l’indépendance. Les sirènes qui retentissent alors dans le pays rappellent à tous, immigrants récents ou sabras nés ici, que l’Etat hébreu a été arraché et consolidé les armes à la main.

« Resisim veut dire éclats, explique Yaron Edel. Cela fait référence à une mémoire en morceaux, mais aussi au fait que nous sommes brisés comme société, et que nous devons recoller les morceaux. On vit dans une société post-traumatique, d’un point de vue culturel et pas seulement médical. Beaucoup d’attitudes, de mécanismes publics sont influencés par l’expérience de l’armée. Notre comportement au volant est très agressif, nos relations au quotidien aussi. Comme société, on se sent en permanence attaqué. »

On vit dans une société post-traumatique, d’un point de vue culturel et pas seulement médical. Beaucoup d’attitudes, de mécanismes publics sont influencés par l’expérience de l’armée. Notre comportement au volant est très agressif, nos relations au quotidien aussi », explique Yaron Edel

Aujourd’hui, Resisim compte une communauté à Tel-Aviv et une autre à Jérusalem. Le mouvement espère se professionnaliser ces prochaines années pour s’implanter dans toutes les grandes villes israéliennes.

« Les gens ne veulent pas se sentir malades, ils ne veulent pas être réparés. Mais ne pas parler affaiblit notre société, dit Yaron Edel. On pensait que l’armée serait contre notre initiative. En réalité, c’est le contraire. »

L’institution militaire a parcouru un long chemin vers la reconnaissance et le traitement des traumatismes. La professeure Zahava Solomon, de l’université de Tel-Aviv, est la plus célèbre spécialiste du PTSD en Israël. « Pendant longtemps, nous formions une société collective, où l’on parlait du bien du pays, de la noblesse de mourir pour lui. Notre histoire était faite de traumatismes surmontés. Quand les survivants de l’Holocauste voulaient parler, après la guerre, on refusait de les écouter. Mais la nouvelle génération d’Israéliens pense différemment. Elle dit qu’il est bon de vivre pour et en Israël. »

Le patriotisme demeure puissant, l’armée reste la colonne vertébrale du pays. Les réservistes, une fois leur devoir militaire accompli sur le champ de bataille, retrouvent leur emploi civil le lendemain même. Mais l’individu a pris le pouvoir. La qualité de vie concurrence l’instinct de survie, l’esprit de sacrifice s’effrite au profit d’un hédonisme si banal ailleurs dans le monde. La parole s’est libérée.

Quinze suicides de soldats chaque année depuis 2014

Zahava Solomon a débuté ses travaux sur le PTSD chez les soldats au moment de la première guerre au Liban, en 1982. Plus de 600 individus aux traumatismes reconnus sur le champ de bataille ont été inclus dans une vaste étude, qui dure à ce jour.

Un autre groupe témoin, de soldats n’ayant pas développé de symptômes immédiats au Liban, a été réuni. « On s’est aperçu que le nombre de cas de PTSD a triplé dans les vingt années qui ont suivi la guerre, explique le professeur Solomon. Le PTSD peut avoir un déclenchement très décalé dans le temps, à cause d’un événement violent ou symbolique, une nouvelle guerre ou bien un mariage, une journée de commémoration, un accident de la route… » 

L’unité PTSD au sein de l’armée a été établie après la guerre du Kippour (octobre 1973), à l’issue de laquelle de nombreux soldats prisonniers sont revenus au pays traumatisés. Ce conflit fut un tournant psychologique pour tous les Israéliens. Les sentiments d’euphorie et d’invincibilité qui les avaient saisis après la victoire éclair de la guerre des Six-Jours, en juin 1967, ont volé en éclats. « On est passé de l’héroïsation à la dévalorisation », résume Keren Ginat, 47 ans, chef du département de santé mentale au sein de l’armée israélienne, qui s’exprime rarement dans les médias.

A cette époque, il était encore très rare d’admettre ses faiblesses, son effondrement intérieur. Après la seconde guerre au Liban, en 2006, les statistiques officielles indiquaient que 1,9 % des soldats souffraient de PTSD, un chiffre tombé aujourd’hui à environ 1,5 %. Des chiffres très douteux. « Dans ce domaine, ils sont sous-estimés dans le monde entier », reconnaît Keren Ginat. La responsable militaire refuse l’idée d’une nation traumatisée, estimant que la société israélienne est « très fonctionnelle ».

La prise en compte médicale du PTSD a poussé l’armée à renforcer ses moyens de prévention et de soins sur les théâtres d’opération, pour éviter la casse humaine. « Dans l’armée israélienne, on est en guerre, on se prépare à la guerre ou bien on s’en remet »,résume la colonel. Elle se réjouit de l’intégration de professionnels au sein même des unités et d’une banalisation de leurs interventions. Peut-être que certains suicides seront ainsi prévenus, à l’avenir. Depuis 2014, indique l’armée, quinze soldats se sont donnés la mort chaque année.

 

Yaron Edel, 33 ans, souffre de syndrome de stress post-traumatique. Il lui a fallu huit ans pour admettre son état.

« C’est très délicat de parler au milieu d’une guerre »

Keren Ginat a plusieurs dizaines de personnes sous son commandement direct, plus un réseau de près de 250 spécialistes (assistants sociaux, psychologues et psychiatres).

Elle occupe son poste depuis un jour de juillet 2014. C’était la veille de l’entrée des fantassins israéliens dans la bande de Gaza. Cette troisième guerre de rang dans le territoire palestinien contrôlé par le Hamas a causé la mort de près de 2 100 Palestiniens, et de 66 soldats et six civils côté israélien.

Au cours de l’opération « Bordure protectrice », les experts étaient répartis en quatre endroits le long de la frontière. Pour la première fois, un cours de huit heures a été dispensé à tous les soldats impliqués dans les combats, afin de les aider à reconnaître les signes de stress élevé ou de traumatisme.

« La première conversation avec un officier de notre service se passe avec une cigarette sous un arbre, ou bien avec une tasse de café sous la tente, explique Keren Ginat. Près de 80 % sont retournés au sein de leur unité de combat. Finir la mission est très important pour la future santé mentale. C’est très délicat de parler au milieu d’une guerre. Un peu comme arrêter un film d’horreur au moment le plus angoissant. Nous voulons les aider à se concentrer, pas à se calmer. »

Lorsque le conflit s’est achevé, au bout de cinquante jours, un SMS a été envoyé à chaque réserviste. Si des troubles persistent au bout d’une semaine, n’hésitez pas à venir nous voir, disait-il en substance. Près de 300 personnes se sont rendues sur la base de Tel Hashomer, à l’est de Tel-Aviv, pour une journée d’évaluation de huit heures.

Parmi elles, 30 % ont bénéficié d’un suivi prolongé, pendant trois mois en moyenne. L’usage de benzodiazépines contre les troubles du sommeil et l’anxiété est limité au maximum. De même que l’hospitalisation psychiatrique, moins de cinq par an, précise Keren Ginat.

Plus de 10 % de la population présentent les symptômes

Mais qu’arrive-t-il à l’écrasante majorité des appelés qui ne sont pas diagnostiqués comme souffrant d’un PTSD, sans aller bien pour autant ?

Il y a eu, en moyenne, 130 000 appelés – un chiffre que l’armée refuse de confirmer – engagés au cours de chacune des guerres à Gaza, plus des dizaines de milliers de réservistes. Si on prend en compte leur entourage proche, cela fait, au fil des conflits, un nombre impressionnant d’individus touchés par les répercussions psychologiques et physiques, dans un petit pays de 8,6 millions d’habitants.

Hadar Sapir, 33 ans, incarne bien cette majorité. Né dans un kibboutz près de la bande de Gaza, il allait jouer dans ce territoire quand il était gosse, avec son équipe de basket. C’était avant le début de la deuxième Intifada, en septembre 2000, puis le retrait des colons en 2005.

Il a servi à Gaza, comme appelé, en 2002. Il découvre alors l’hostilité des Palestiniens, se fait tirer dessus. « Ce n’est pas quelque chose dont on parlait entre nous. On était des hommes, avec une mission. » Une fois le devoir accompli, soulagé, il retrouve la vie civile, fait des études de commerce. Pendant deux ans, il ne supporte pas les feux d’artifice, mais ne parle à personne de son expérience militaire.

Le frère de Hadar, avocat, a fait la deuxième guerre au Liban, en 2006. « Elle a eu un fort impact sur lui. Je le sais parce qu’il refuse d’en parler. Il aura encore besoin de temps. »

Hadar Sapir refuse d’être considéré comme malade. Lui va mieux que d’autres ; il le voit au sein du groupe de footing qu’il anime, à Jérusalem. Le dimanche soir, ils sont entre dix et quinze à se retrouver, anciens soldats de tous les conflits, pour partager effort physique et discussions.

Ce dimanche d’avril, nous les rencontrons sur le parking du Musée d’Israël. L’un fume une cigarette ; un autre s’hydrate prudemment, en prenant des nouvelles des copains. Tous souffrent de PTSD, sans forcément le reconnaître. Ils viennent chercher dans le groupe un esprit de corps, comme à l’armée, et des oreilles bienveillantes, qui peuvent comprendre à demi-mot. Ils portent tous un tee-shirt sur lequel est inscrit en hébreu « Courir avec Rami ».

Les vertus de la course à pied

Rami Yulzari, 54 ans, est là, parmi eux, en baskets. il est le fondateur de ce groupe, qui compte aussi une déclinaison à Tel-Aviv. C’est un vétéran de la guerre au Liban, en 1982. Il lui a fallu neuf ans, entre cette expérience traumatique et son envoi à Gaza comme réserviste en 1991, pour reconnaître qu’il avait besoin d’aide.

Entre-temps : des accès de panique, des tensions au sein de son mariage, des cauchemars, et puis des prises de poids considérables. « Je m’écroulais mentalement, après des années à me cacher dans le déni, dit-il. Je vis avec le PTSD depuis trente ans, je ne me souviens même plus de moi-même sans lui. Souffrir de PTSD, c’est comme perdre une jambe à la guerre. Ça ne repousse pas. Mais on peut réapprendre à vivre. »

Rami Yulzari a découvert sur le tard les vertus de la course à pied, en participant à son premier marathon. Cette pratique sportive lui a permis de maîtriser son poids. Mais elle lui a surtout offert un cadre pour se discipliner, se défouler, et partager.

Un jour, il décide de contacter l’ONG Natal avec un projet : initier d’autres anciens soldats à la thérapie par la course. Natal est la plus grande organisation israélienne traitant les victimes du terrorisme et de la guerre.

Il y a du travail puisque, selon ses estimations, plus de 10 % de la population israélienne présentent les symptômes du PTSD. Lors de « Bordure protectrice », en 2014, Natal a pris en charge 250 000 personnes. Jamais autant de réservistes n’avaient eu besoin d’aide. Parmi tous ceux qui appellent la ligne d’urgence de l’ONG, 40 % sont des vétérans de l’armée.

« On ne voit plus les gens par peur d’être incompris »

Directrice exécutive de Natal, la colonel de réserve Orly Gal a passé vingt-cinq ans sous l’uniforme, occupant des postes élevés. De nombreux professionnels au sein de l’organisation ont un long cursus militaire. Il leur est utile lorsque soudain, des anciens combattants de la guerre du Kippour (1973) frappent à leur porte.

« Aux Etats-Unis, quand les soldats reviennent de théâtre d’opération à l’étranger, personne ne les comprend, ni les amis ni les médecins, dit-elle. Notre propre société est macho. Mais nous avons réussi à changer l’opinion générale. On ne considère plus qu’avoir des faiblesses, c’est être une victime. »

Dans le groupe de coureurs que Hadar Sapir anime, on trouve des participants âgés de 28 à 67 ans. Ils ont créé une petite communauté sur la messagerie WhatsApp. A l’origine, elle devait servir à diffuser les lieux et horaires de rassemblement. Mais très vite, les insomniaques ont commencé à dialoguer, à l’heure où Jérusalem dort.

« On se sent appartenir à quelque chose de plus grand que soi », résume Rami Yulzari. Le réseau est devenu, selon lui, un outil basique de thérapie. Mais les plus grandes détresses demeurent muettes. Elles nécessiteront une intervention professionnelle.

« Souvent, ceux-là ne supportent pas les barbecues à cause des odeurs, ils ne peuvent pas s’asseoir dos à la porte dans un restaurant, ils perdent le sommeil ou souffrent de flash-back, décrit Rami Yulzari. On finit par éviter les endroits trop fréquentés et bruyants, on ne voit plus les gens par peur d’être incompris. On évite la vie. »