Israël: le procureur qui tient l’avenir de Nétanyahou entre ses mains (Marc Henry – Le Figaro)

Avichai Mandelblit doit décider s’il suit les recommandations de la police et inculpe le premier ministre israélien pour corruption.

Son allure timide de juriste consciencieux est trompeuse. Bien malgré lui, Avichai Mandelblit est actuellement l’homme le plus puissant d’Israël. Procureur général, il tient dans ses mains l’avenir politique de Benyamin Nétanyahou, qui brigue un cinquième mandat aux élections du 9 avril prochain. Il doit décider s’il suit les recommandations de la police et inculpe l’inamovible premier ministre dans trois affaires de corruption.

Un véritable dilemme pour ce juif observant de 55 ans qui porte la kippa noire des juifs religieux. Il est redevable d’une grande partie de sa carrière à Benyamin Nétanyahou, qui l’a propulsé secrétaire du cabinet en 2013, avant de lui confier trois ans plus tard le poste clé de conseiller juridique du gouvernement, qui fait office de procureur général. Difficile dans ces conditions de conserver une totale indépendance vis-à-vis de son bienfaiteur et, ce d’autant que cette nomination est intervenue alors que les enquêtes préliminaires avaient débuté dans des affaires impliquant Benyamin Nétanyahou et son épouse, Sara.

Auparavant, Avichai Mandelblit avait suivi un brillant cursus d’expert en droit militaire. Montant peu à peu tous les échelons, il a été promu en 2009 procureur général de l’armée avec à la clé le grade de général. Mais c’est Benyamin Nétanyahou qui l’a vraiment sorti de l’ombre. Pour parachever cette ascension méthodique, il ne lui manque plus que d’atteindre le Graal en devenant juge à la très prestigieuse Cour suprême. Encore faut-il pour ce père de six enfants sortir indemne d’un véritable psychodrame dont il tient la vedette. À tous ceux qui le soupçonnent de complaisance envers Benyamin Nétanyahou et l’accusent de traîner les pieds, il réplique systématiquement qu’il ne se laissera «guider que par les preuves fournies et la justice» et qu’aucune considération politique ne viendra influer ou accélérer ses décisions.

Pressé de toutes parts

Cette rigueur, ou cette extrême prudence, lui vaut de se retrouver tiré à hue et à dia. Pendant des semaines, des centaines de manifestants anticorruption se sont rassemblés chaque samedi soir devant son domicile dans la banlieue de Tel-Aviv pour le presser de donner un coup d’accélérateur aux enquêtes. Désormais, c’est l’autre camp qui a pris l’offensive. Le quotidien Israel Hayom, considéré comme le porte-voix du premier ministre, a cité en une Benyamin Nétanyahou proclamant qu’il n’avait aucune intention de démissionner en cas d’inculpation avant ou après les élections. Pire encore: des membres du Likoud, le parti de droite du premier ministre, ont menacé de lancer une «campagne sans merci» contre Avichai Mandelblit au cas où il oserait inculper le premier ministre. Histoire d’enfoncer le clou, plusieurs ministres lui ont même dénié le droit de s’en prendre à Benyamin Nétanyahou.

«Ce n’est pas à un fonctionnaire, quelle que soit sa fonction, de déterminer le sort du pays et de remettre en cause le choix des électeurs»

Tzipi Hotovely, vice-ministre des Affaires étrangères

«Ce n’est pas à un fonctionnaire, quelle que soit sa fonction, de déterminer le sort du pays et de remettre en cause le choix des électeurs», s’insurge Tzipi Hotovely, vice-ministre des Affaires étrangères. Le chef de la majorité parlementaire David Amsalem, très proche du premier ministre, a pour sa part cru bon de presser le procureur général de faire preuve de «force mentale pour prendre la bonne décision». Autrement dit, ce serait folie que d’inculper Benyamin Nétanyahou. La bataille juridique pour savoir si, en cas d’inculpation avant le vote, le premier ministre doit démissionner ou si, après sa probable victoire, il devra renoncer au pouvoir suite aux élections fait d’ores et déjà rage.

Ces derniers jours, un nouveau fait a davantage dégradé l’atmosphère: la tombe du père d’Avichai Mandelblit a été vandalisée. Le premier ministre a aussitôt dénoncé cet acte, en laissant entendre qu’il pourrait s’agir d’un coup tordu visant à susciter la colère du procureur général contre lui. Difficile dans ces conditions pour Avichai Mandelblit de garder la tête froide et surtout de prédire son verdict.

Seule certitude: il lui est arrivé de se cabrer et d’invoquer la défense de l’État de droit pour refuser de défendre devant la Cour suprême des projets de loi approuvés par le gouvernement qu’il a jugés contraires aux Lois fondamentales, qui servent de Constitution à Israël. Il s’est ainsi récemment opposé à un de ces textes qui permettrait à l’armée israélienne d’expulser des membres de la famille de Palestiniens de Cisjordanie auteurs d’attentats anti-israéliens. Reste à savoir jusqu’où ces velléités de «résistance» pourraient aller dans le cas Nétanyahou.